Les écarts de sens et les formes de

polysémie en latin

J.-F. Thomas



En un premier temps, la polysémie se définit comme la propriété d’un lexème réunissant en son signifié deux ou plusieurs significations pourvues entre elles de relations qui assurent une certaine unité à l’ensemble, si bien que l’une d’elles dépourvue de relation avec d’autres trouverait une autonomie qui en ferait le signifié d’un lexème homonyme. Dans un polysème, les significations ont entre elles un écart qui, s’il ne confine jamais à la rupture, est plus ou moins important. Cette gradation constitue une donnée d’expérience première bien connue de tous ceux qui enseignent l’initiation à la langue latine. L’écart est faible entre « gloire » et « titre de gloire », il est déjà plus marqué entre « gloire » et « éclat d’un objet », ou entre legere « ramasser, recueillir, choisir » et « lire », mais un lien existe encore et il réside dans l’idée de se « concentrer sur ». L’écart est sans doute encore plus fort entre mos « usage, coutume » et « volonté de quelqu’un, désir, caprice » (morem alicui gerere « exécuter les volontés de qqn, se plier au désir de qqn »). Mesurer l’écart dans ses différents degrés et rechercher le lien jusqu’à la possibilité du point de rupture est le premier problème que doit traiter toute étude de la polysémie.

Le cadre méthodologique ici retenu est celui de l’analyse sémique qui décompose la signification en un réseau de sèmes. Ceux-ci ne se limitent pas aux éléments de sens par lesquels s’opposent les lexèmes entre eux en langue, mais ils intègrent les données référentielles caractéristiques : les sèmes retenus ne sont pas seulement les sèmes distinctifs, ce sont aussi les sèmes pertinents. Chr. Touratier (2010, 60-64) a bien montré les enjeux de cette distinction. Les sèmes se groupent en sémèmes et un terme est polysémique quand il a plusieurs sémèmes 1). L’analyse sémique n’est pas la seule voie mais, par le souci de précision qu’elle impose dans l’explicitation des significations, elle est un outil adapté à la recherche du lien entre elles et à la mesure de l’écart qui s’établit. La polysémie est un phénomène habituel, qui ne constitue pas un défaut des langues, tandis que la monosémie reste marginale : bien des linguistes l’ont constaté. Il n’est pas rare qu’elle porte sur plus de trois valeurs, et elle mérite d’être considérée dans son ensemble car l’arborescence qu’elle dessine peut prendre plusieurs formes, plus ramassées ou plus dispersées.

Quant aux causes de la polysémie, elles se situent à plusieurs niveaux : elles relèvent de processus (extension de sens, restriction de sens, métonymie) qui, appliqués au cas particulier d’un lexème, paraissent des étiquettes purement descriptives, mais la nécessaire récurrence de ces relations et les différences évidentes entre elles les replacent au niveau du fonctionnement du lexique, au niveau linguistique en somme. L’enrichissement sémantique est aussi dû au besoin de lexicaliser de nouvelles notions et s’explique par des données culturelles. Enfin, les liens entre les sens, par les associations qu’ils expriment, peuvent ouvrir sur des données cognitives, ou sur des jeux d’ambiguïté.



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1) Le sémème est identifié par S ; les sèmes sont notés entre / … /.