dēspondeō, -ēre

(verbe)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. volution des emplois

Le verbe dēspondēre se rencontre dès Plaute avec ses deux valeurs très différentes de « promettre en mariage » et « perdre courage ». La première est attestée durant toute la latinité, la seconde également, en particulier dans le style historique :

  • Amm. 25, 7, 5 : […] animos ipsi quoque despondentes, quos omnibus paene proeliis pars Romana superior grauius quassabat in dies.
    « […] ils (= les Perses) perdaient courage, eux aussi, se trouvant ébranlés, plus gravement chaque jour, par le parti romain qui les dominait dans presque tous les combats. » (traduction J. Fontaine, 1977, CUF).

L’emploi élargi pour « promettre » apparaît chez Cicéron et perdure jusqu’au Vème siècle de notre ère :

  • Cypr.-Gall. Exod. 612 : […] uictumque caelestem despondit cunctis.
    « […] et il promit à tous la nourriture céleste. »

Quant au sens de « mourir », il est attesté chez Columelle :

  • Col. 8, 10, 1 : […] caueis clausi plurimi turdi despondent […].
    « […] le plus grand nombre des grives, enfermées dans des cages, meurent […]. »,

mais connaît une certaine extension puisqu’il a des attestations épigraphiques :

  • CIL 6, 18937 : […] qui post dies xx despondit.
    « […] qui mourut 20 jours plus tard. »

6.2. Etymologie et origine

L’étymologie de spondeō, -ēre est l’une des mieux établies depuis les débuts de la grammaire comparée. Il est à peine besoin de compléter l’article du dictionnaire Ernout-Meillet.

On pose une racine *spend- « faire une libation » (1. *spend- ‘libieren’ dans LIV), connue par gr. σπένδω « faire une libation, verser », σπονδή « libation, offrande liquide »1). La racine, connue en latin et en grec depuis le XIXe s., apparaît également en hittite.

Le hittite offre une base verbale notée tantôt išpant-, tantôt šipant-, à lire /spand-/. Rappelons, pour l’histoire de la discipline, que le rapprochement a été fait par Hrozný dès le déchiffrement, en 1915. D’après Kloekhorst (2008), aucune différence n’est perceptible entre les notations išpant- et šipant, qui ne paraissent pas refléter des formes distinctes. Cette double graphie est étonnante puisque les séquences *sC°- sont normalement notées išC°-, non **šiC°-. Le verbe hittite est de la conjugaison en -ḫi (héritière du parfait indo-européen), et présente un ablaut :

3e sg. išpānti/šipānti < *spónd-ei

3e pl. išpantanzi/šipantanzi < *spṇd-énti.

Une tentative de distinction entre išpant- et šipant- a été faite par Forssman (1994). Selon lui, šipant- reflèterait un thème de parfait à redoublement *spe-spond-, connu à travers le latin archaïque spepondī (cf. § 2.2), tandis que išpant- reflèterait un thème sans redoublement *spond-. Cette distinction n’est pas démontrable.

L’éventuel rattachement à la racine *spend- de la base verbale tokharienne A et B spänt- « avoir confiance, se fier » ainsi que des adverbes (et adjectifs indéclinables) B späntai, A spānte « en confiance, confiant » est problématique. Il était admis, et se trouve encore dans le dictionnaire de Adams (1999). Mais Saito (2006, 223) et Pinault (2008) mettent en doute ce rapprochement, d’abord pour des raisons formelles : l’occlusive *-d- « aboutit normalement à une affriquée en contexte non palatal, à une fricative en contexte palatal2) ». Ensuite, comme le souligne Pinault, le sens des mots tokhariens cadre mal avec celui de la racine *spend-. Si l’on croit au rapprochement, l’évolution proposée par Adams (1999) est *« pour a libation », d’où *« be guaranteed », puis « trust ». Selon Saito (2006), dubitatif, le cheminement pourrait être « durch Libieren versprechen », d’où « versichern », puis « Vertrauen bewirken », enfin « vertrauen ».

Si le grec σπένδω est un présent thématique à degré e, comme λέγω, le latin spondeō, -ēre est un itératif-fréquentatif à degré o, suffixé en *-éye/o-, du type de mordeō, tondeō.

Ces verbes se distinguent des causatifs du type moneō au participe parfait passif : si le suffixe *-éye/o- se retrouve au degré zéro dans mon-ĭ-tus, en revanche, le suffixe *-to- de participe paraît s’être ajouté directement au radical dans morsus < *mord-to-s, tonsus < *tond-to-s, sponsus < *spond-to-s. On notera que, en latin, les rares itératifs de ce type ont tous un radical terminé par une dentale sonore, précédée d’une sonante.

Un vieux subjonctif spōnsīs, de la série faxim, axim, etc., est attesté. Il est régulièrement cité comme un vestige de thème d’aoriste sigmatique, ce qui est possible, puisque le grec a ἔσπεισα. Dans ce cas, on admettra que le vocalisme fut nivelé, puisqu’on attend un degré e (et peut-être même un degré long) dans cette formation. Néanmoins, les formations de subjonctifs sur thème en s ont connu une certaine productivité en latin, à une époque très ancienne.

Un présent à degré e se trouve peut-être dans osq. spentud (< *spende-tod?), si cette forme a bien quelque chose à voir avec la racine *spend-3). Le sens de spentud n’est pas clair non plus4).

Le sens de spondēre est purement moral : « promettre, garantir ». L’emploi concret a été pris par lībāre.

La filière sémantique se laisse établir comme suit : l’emploi hérité par le latin doit être intransitif ; on va de « faire une libation <pour garantir une promesse, un engagement> » à « prendre un engagement », « faire une promesse ». Le verbe s’est alors retransitivé : filiam spondere. L’orientation vers l’idée d’« engagement, promesse » se retrouve dans σπένδω également, surtout au moyen σπένδομαι. Il y a peut-être un lointain vestige d’héritage dans le parallélisme entre pacem spondeo et εἰρήνην σπένδομαι, que l’on trouve chez Hérodote5).

Le verbe hittite išpant- offre une diversité sémantique que Haudry a tenté d’expliquer selon sa « théorie des deux modèles », mais cette diversité va vers les notions de « sacrifier, consacrer », et non vers celle d’« engagement ».



Aller au § 5 ou Retour au plan ou Aller au § 7

1) On remarque que, sur ce point, l’étymologie moderne de la grammaire comparée des langues i.-e. rejoint le rapprochement effectué par Festus (suivant Verrius Flaccus) avec ce substantif grec (cf. § 5.2.2.). Mais, naturellement, les liens entre les deux lexèmes, grec et latin, sont bien différents dans les deux cas. Pour les grammairiens latins, le terme latin « vient du grec », alors qu’il lui est seulement apparenté selon la méthode de la linguistique comparée.
2) Pinault (2008, 342), qui propose une autre étymologie, en rapprochant lat. spēs, sur *spheh1-.
3) Cf. WOU, qui conclut par un non liquet.
4) Cf. WOU.
5) Hdt. 7, 148 : τριήκοντα ἔτεα εἰρήνην σπεισάμενοι ἐσπένδοντο ἀναίρεσιν τοῖς νεκροῖς.