dēspondeō, -ēre

(verbe)



4. Description des emplois et de leur évolution : exposé détaillé

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Dēspondēre est globalement moins fréquent que spondēre et, par rapport à ce dernier, il pose deux problèmes : la place de « perdre courage » dans son sémantisme à côté de « promettre (en mariage) », et la comparaison de cette dernière valeur avec spondēre.

A. « Promettre en mariage »

Cet emploi est prédominant. Le verbe dēspondēre a le plus souvent pour sujet grammatical le père qui fiance sa fille :

  • Pl. Aul. 271 :
    Filiam despondi ego ; hodie huic nuptum Megadoro dabo.
    « J’ai promis ma fille ; aujourd’hui je la donne en mariage à Mégadore, notre voisin. » (traduction A. Ernout, 1959, CUF)1)

mais il peut parfois s’agir aussi du père du jeune homme :

  • Ter. And. 101-102 :
    cum dote summa filio uxorem ut daret.
    Placuit, despondi, hic nuptiis dictust dies.
    « […] pour donner comme femme à mon fils sa fille unique avec une dot considérable. Je l’agréai, je les fiançai; c’est aujourd’hui le jour fixé pour les noces. » (traduction J. Marouzeau, 1967, CUF)2)

De là un sémème « promettre en mariage » : /prendre l’engagement de/ /donner en mariage/3).

Etant proportionnellement moins fréquent que spondēre, dēspondēre peut faire figure de terme marqué, plus expressif, et il se rencontre à plusieurs reprises quand la promesse revêt une solennité particulière ou se fait dans des circonstances difficiles ou tragiques. Le verbe s’applique ainsi à la redoutable initiative de Sassia :

  • Cic. Cluent. 179 : […]ut hunc Oppianicum aliud agentem ac nihil eius modi cogitantem ad hanc accusationem detraheret inuito despondit ei filiam suam, illam quam ex genero susceperat, ut eum nuptiis adligatum simul et testamenti spe deuinctum posset habere in potestate.
    « […] elle voulut amener à son accusation d’aujourd’hui notre Oppianicus, qui avait d’autres pensées et ne songeait à rien de tel, en le fiançant malgré lui à sa fille, celle qu’elle avait eue de son gendre, afin de le lier par ce mariage, de l’enchaîner en même temps par l’espoir de son testament et de l’avoir ainsi à sa discrétion. » (traduction P. Boyancé, 1953, CUF).

Le verbe dēspondēre est encore utilisé pour la promesse de mariage qu’établit le roi Tarquin pour unir sa fille à Servius Tullius, alors qu’il est d’origine servile :

  • Liv. 1, 39, 4 : Iuuenis euasit uere indolis regiae nec, cum quaereretur gener Tarquinio, quisquam Romanae iuuentutis ulla arte conferri potuit filiamque ei suam rex despondit.
    « Le jeune homme se révéla comme ayant vraiment les qualités d’un roi et, lorsque Tarquin chercha un mari pour sa fille, on ne put trouver parmi la jeunesse romaine personne qui lui fût comparable et le roi lui promit en mariage sa fille. »

Il en est de même pour la promesse de mariage qui débouchera sur un amour monstrueux quand à la jeune Ianthé est fiancée Iphis, une jeune fille que ses parents ont fait passer pour un garçon :

  • Ov. M. 9, 714-715 :
    Tertius interea decimo successerat annus,
    cum pater, Iphi, tibi flauam despondet Ianthen
    « Ta treizième année était arrivée quand ton père, Iphis, te donna pour fiancée la blonde Ianthé. »

avec le verbe despondet au cœur du syntagme flauam … Ianthen pour souligner le paradoxe d’une situation annonciatrice de drames.

B. « Promettre »

Cet engagement a une force intrinsèque, ce qui explique l’emploi du verbedē-spondēre à propos de situations décrites dans des contextes mettant en évidence la nécessité de donner une assurance :

  • Cic. Prov. 36 : Quo mihi nihil uidetur magis a dignitate disclipinaque maiorum dissidere, quam ut, qui consul Kalendis Ianuariis habere prouinciam debet, is ut eam desponsam, non decretam habere uideatur.
    « Rien, à mon sens, n’est plus éloigné de la convenance et des usages de nos ancêtres que d’agir de telle sorte que la province qui doit revenir aux consuls aux calendes de janvier paraisse seulement promise, mais non assignée. » (traduction J. Cousin, 1997, CUF)
  • Cic. Har. 6 : […] cui me praeripere desponsam iam et destinatam laudem, cum ipse eius opera et dignitatem et salutem recuperarim, ualde est iniquum.
    « […] lui ravir une gloire qui lui est déjà promise et destinée, alors que grâce à lui j’ai recouvré ma dignité et mon salut, ce serait vraiment injuste. » (traduction P. Wuilleumier, 1966, CUF).

Dēspondēre peut ainsi se construire comme un verbe d’assertion avec une proposition infinitive :

  • Liv. 28, 38, 9 : […]despondebantque animis, sicut C. Lutatius superius bellum Punicum finisset, ita id quod instaret P. Cornelium finiturum […].
    « […] ils comptaient bien voir P. Cornélius, de la même façon que C. Lutatius avait mis un terme à la guerre précédente, mettre un terme à la guerre actuelle […]. » (traduction P. Jal, 1995, CUF).

Une fois encore, le verbe dēspondēre dans cet emploi élargi n’est pas très fréquent, mais, comme précédemment, il peut s’appliquer à des circonstances où la prise d’un engagement a des conséquences majeures. L’historien décrit ainsi l’effet de mesures démagogiques de Spurius Maelius sur la plèbe :

  • Liv. 4, 13, 3 : […] plebemque hoc munere delenitam, quacumque incideret conspectus elatusque supra modum hominis priuati, secum trahere, haud dubium consulatum fauore ac spe despondentem.
    « […] la plèbe fut séduite par ce don et partout où il passait, concentrant les regards et porté au-dessus de sa condition privée, elle allait avec lui, lui promettant par sa faveur et son espoir le consulat. »

Avec les compléments de cause fauore ac spe, le verbe despondentem décrit l’enthousiasme de la plèbe pour promettre le consulat à Spurius Maelius, ce qui a des implications d’autant plus importantes que le personnage est accusé d’aspirer à la royauté (4, 13, 3-4)4).

De là un sémème « promettre » : /prendre l’engagement/ /de donner, de faire quelque chose ou que quelque chose se produira/.

C. « Perdre courage, renoncer à »

Il s’agit là d’un emploi assez rare, où le verbe dēspondēre est presque toujours construit avec les accusatifs animum (singulier) ou animos (pluriel). Les contextes mettent l’accent sur un découragement brutal venant casser une dynamique d’action à la suite d’un choc. Une nouvelle très grave vient ainsi interrompre le cours d’une vie :

  • Pl. Men. 34-35 :
    Pater eius autem postquam puerum perdidit,
    animum despondit […].
    « Son père, après avoir perdu son fils, abandonna toute force de vie […] »5).

Un retournement politique est vécu comme une fatalité insurmontable :

  • Liv. 3, 38, 1-3 : Id uero regnum dubie uideri. Deploratur in perpetuum libertas, nec uindex quisquam exsistit aut futurus uidetur. Nec ipsi solum desponderant animos […].
    « La tyrannie paraît hors de doute. On fait à tout jamais le deuil de la liberté, il ne se montre aucun libérateur et il n’en paraît aucun dans l’avenir. Il n’y avait pas que les Romains pour être découragés […] »

et il en est de même dans les combats :

  • Liv. 31, 22, 5 : Ab classe, quae Corcyrae subducta erat, C. Claudius triremesque Romanae []Athenas missae cum Piraeum peruenissent, despondentibus iam animos sociis spem ingentem attulerant.
    « De la flotte mise à sec à Corcyre, on avait détaché et envoyé à Athènes […] Caius Claudius avec des trières romaines. Une fois arrivés au Pirée, ils avaient apporté un immense espoir aux alliés qui perdaient courage. »
  • Amm. 25, 7, 5 : […]animos ipsi quoque despondentes, quos omnibus paene proeliis pars Romana superior grauius quassabat in dies.
    « […] ils (= les Perses) perdaient courage, eux aussi, se trouvant ébranlés, plus gravement chaque jour, par le parti romain qui les dominait dans presque tous les combats » (traduction J. Fontaine, 1977, CUF).

Le verbe dēspondēre a aussi un emploi régulier dans les traités d’agronomie pour la perte de vitalité des animaux quand ils se trouvent dans un environnement devenu très perturbant, par exemple les abeilles dans des ruches trop grandes :

  • Varr. R. 3, 16, 15 : […] sed ita, ubi parum sunt (apes) quae compleant, ut eas (= aluos)conangustent, in uasto loco inani ne despondeant animum.
    « […] dans des conditions telles qu’on devra restreindre les dimensions des ruches, au cas où les abeilles ne seraient pas assez nombreuses pour les remplir, pour éviter qu’elles ne se découragent dans un local vaste et vide. » (traduction Ch. Guiraud, 1997, CUF)6).

Toutes les occurrences de cette nouvelle valeur montrent que l’être humain désigné par le sujet grammatical du verbe rompt la dynamique d’énergie qu’il mettait avec enthousiasme dans l’action, d’où un sémème « renoncer à » : /abandonner/ /son énergie/ /engagée dans l’action pratique/.

Se retrouve l’idée d’engagement déterminé déjà présente dans « promettre (en mariage) ». L’homonymie ne s’impose donc pas.

D. « Mourir »

À partir de la valeur précédente, le verbe dēspondēre en vient à signifier « mourir » :

  • Col. 8, 10, 1 : […] caueis clausi plurimi turdi despondent […].
    « […] le plus grand nombre des grives, enfermées dans des cages, meurent […]. »

En latin tardif, le verbe s’emploie au passif et le sujet grammatical peut être un nom ne relevant pas de l’animus « courage » et ne renvoyant pas à un être humain, mais à une entité inanimée, comme, par exemple, pax « paix » :

  • Itin. Alex. 18 : […] pace desponsa parando bello incumbuit.
    « […] la paix ayant vécu, il se consacra à la préparation de la guerre. »

Il en résulte un sémème /abandonner/ /son énergie/ /jusqu’à perdre la vie/.

E. Fonctionnement et origine de la polysémie

Les trois premières valeurs de dēspondēre répondent au même schéma de la construction avec accusatif, si bien que la polysémie, ne devant rien aux changements de construction, est seulement interne au jeu des sémèmes entre eux. La variation sémantique est limitée pour les valeurs « promettre en mariage » : /prendre l’engagement de/ /donner en mariage/ et « promettre » : /prendre l’engagement/ /de donner, de faire quelque chose ou que quelque chose se produira/, la seconde valeur étant une extension de la première à des domaines autres que le mariage.

La troisième valeur, « renoncer à » : /abandonner/ /son énergie/ /engagée dans l’action pratique/, ne comporte de commun avec les deux autres que le sème spécifique d’/engagement/, ce qui fonde une polysémie lâche de sens. Quant à l’écart de cette valeur par rapport à l’ensemble, elle donne à l’ensemble l’architecture d’une polysémie disjointe.

Le sens de « mourir » est lié à un changement de construction avec l’effacement d’animum, ce qui caractérise une polysémie externe.

L’écart polysémique est bien remarqué par Varron, qui écrit :

  • Varr. L. 6, 71 Sic despondisse animumquoque dicitur, ut despondisse filiam, quod suae spontis statuerat finem.
    « De même on dit aussi qu’un tel a perdu courage (despondisse animum), comme il a renoncé à sa fille (despondisse filiam), parce qu’il avait fixé un terme à sa volonté (spontis). » (traduction P. Flobert, 1985, CUF).

Varron établit un lien fondé sur l’idée d’un retrait de la volonté qui laisse partir la jeune fille, qui laisse partir le courage. Si, sur un plan notionnel, le lien n’est pas inconcevable, le problème est plutôt d’ordre morphologique, puisque l’étymologie de spondēre par *spōns, spontis (cf. § 5.2) soulève de sérieuses difficultés7). En fait, spondēre s’explique bien mieux à partir de spōnsiō « engagement pour le mariage ». Entre le sens premier de « prendre l’engagement de donner en mariage » et celui de « renoncer à, perdre », il existe bien un rapport : en effet, promettre en mariage sa fille, c’est bien y renoncer. Mais alors comment comprendre qu’en face du sens premier spécialisé, dēspondēre ait développé un emploi lui aussi spécialisé pour le fait de renoncer au courage (dēspondēre animum / animos) ? Or, tous les exemples de la valeur « renoncer à » montrent que l’être humain désigné par le sujet grammatical du verbe rompt la dynamique d’énergie qu’il avait, et qui est aussi à l’origine de la promesse de mariage. À la base des deux procès, se trouve la même implication de la personne dénotée par le sujet grammatical, comme en témoigne le sème d’/engagement/ commun entre : « renoncer à » : /abandonner/ /une qualité/ /engagée dans l’action pratique/ et « promettre en mariage » : /prendre l’engagement de/ /donner en mariage/.

Il reste à expliquer le développement du sens de « renoncer à », qui a une orientation inverse par rapport à « prendre l’engagement de donner en mariage ». La construction transitive dēspondēre filiam peut se comprendre comme issue de spondēre intransitif au sens de « s’engager » avec la fonction « transitivante » du préverbe dē-8). Le même sens de spondēre aurait servi de base pour « se désengager », d’où « perdre son courage », développé dans dēspondēre avec une nouvelle fonction de dē-, celle d’« opérateur d’inversion du procès »9). C’est encore un jeu entre deux fonctions du préverbe dē- qui explique également la polysémie de dēformare, analysée ainsi par M. Fruyt : sur la base de forma est créé dēformare, qui signifie « donner une forme » avec dē- « employé pour marquer la sortie d’un état et l’entrée dans un autre », et aussi « déformer », où le préverbe a le sens de « retirer x, détruire x, supprimer »10).



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1) De même Pl. Aul. 173 ; 205 ; Cist. 601 ; Poen. 1279 ; Ter. Ad. 735 ; Heaut. 779 ; 866 ; Cic. Cluent. 179 ; Att. 1, 3, 3 ; Liv. 1, 39, 4 ; Ov. M. 9, 715.
2) Caecil. Com. 65.
3) Sur les écarts de sens et les formes de polysémie en latin
4) De même Liv. 26, 37, 5 ; Val.-Flac. 7, 510.
5) De même Pl. Merc. 614.
6) De même Varr. R. 3, 5, 6 ; Col. 8, 10, 1.
7) , 8) J.-P. BRACHET (2000, 139-141).
9) J. P. BRACHET (2000, 192-200).
10) M. FRUYT (2007, 52-53).