crassus, a, um

(adjectif)


7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Selon les dictionnaires étymologiques, lat. crassus fut peut-être refait en *grassus sous l’influence de grossus, avec lequel il entretenait une relation para-synonymique (REW , crassus, s.u.).

Mais il pourrait s’agir également d’une simple sonorisation du groupe consonantique <cr→ [kr] en <gr → [gr]. Le phonème /r/ sonore, a pu entraîner une assimilation régressive de sonorité faisant passer c [k] à g [g], des phénomènes de ce type étant bien attestés dans les graphies des textes latins très tardifs (mérovingiens) de bas niveau de langue. De là proviennent :

  • français gras
  • italien grasso
  • espagnol graso 1)
  • portugais graxo.

En italien, ce type de sonorisation où le groupe consonantique initial latin [kr] passe à [gr] est bien attesté, par exemple pour it. gridare « crier » de lat. *critāre (lat. class. quiritāre ), it. grata « grille » de lat. crāte(m) , it. grotta « grotte » de lat. crypta(m), etc. Comme le souligne Rohlfs dans sa Grammaire (§ 180), le passage phonétique à [gr] concerne le dialecte toscan (et par là, la langue littéraire) ainsi que certains dialectes du centre de l’Italie (Ombrie et Latium), où l’on trouve des formes comme groge « croix » de lat. cruce(m), graba « chèvre » de lat. capra(m), etc.

Dans les dialectes du sud de l’Italie ainsi que dans les dialectes sardes et corses, certains mots issus de mots latins commençant par [kr] ont un traitement phonétique identique à celui des mots hérités de mots latins commençant par [gr] : dans les deux cas, la consonne initiale du groupe disparaît, comme dans rassu « gras » (< lat. crassus) et ranu ‘grain, blé’ (< lat. grānum ) dans le dialecte du Logudoro.

L’aboutissement phonétique de lat. crassus dans les langues romanes ainsi que ces traitements phonétiques des dialectes italiens de lat. [kr] / [gr] suggèrent l’idée que la distinction entre les deux groupes consonantiques à l’initiale n’était pas nette.

7.1.2. Sémantique

Les adjectifs fr. gras et it. grasso signifient d’abord « bien en chair » et s’opposent respectivement à it. magro et fr. maigre ; ils s’appliquent alors à des personnes. Ensuite, it. grasso et fr. gras sont réinterprétés au sens de « formé de graisse ». Avec cette valeur sémantique, ils sont employés dans la langue de la cuisine, où ils sont aussi substantivés : le français le gras aussi bien que l’italien il grasso dénotent la partie grasse de la viande. A partir de cet emploi, les adjectifs ont acquis une valeur négative « de basse qualité », « grossier » (comme la viande qui a beaucoup de graisse).

Les adjectifs français et italien sont employés aussi dans le sens de « fertile, abondant », parce qu’ils évoquent la graisse : cette valeur a aujourd’hui disparu.

Cependant, elle est restée dans certains syntagmes lexicalisés comme it. giorni di grasso / fr. jours gras, it. martedì grasso / fr. mardi gras, où l’Eglise permettait de manger de la viande (d’où les expressions italienne mangiar di grasso « manger gras » et française faire gras) par opposition à jours maigres où la consommation de la viande était interdite (fr. faire maigre). Dans la langue agricole des cultivateurs contemporains existe encore pour dénoter une terre fertile l’expression fr. une terre grasse, qui prolonge l’emploi de lat. crassus pour une terre cultivable.

En italien, l’adjectif peut s’appliquer aux êtres humains, avec le sens de « riche », et aux villes ou villages avec le sens de « riche et puissant » (emploi ancien et littéraire) : « Addio, grassa Bologna […] » (« Adieu, riche Bologne ») est le début d’un poème de Giosué Carducci (1835-1907). On retrouve cette valeur de grasso dans l’expression it. popolo grasso, employée à Florence dans la période des Comuni pour désigner les habitants de la ville qui étaient dédiés aux Arti Maggiori, à savoir les corporations comprenant les médecins, les notaires, les commerçants et les producteurs d’étoffes en laine, en soie, etc., par opposition aux nobles, qui n’avaient aucune activité, et au popolo minuto, qui était composé de ceux qui travaillaient dans les Arti Minori.

Aussi bien en français qu’en italien, les adjectifs ont aussi la valeur de « onctueux, huileux », ce qui vient du fait qu’ils s’appliquent à ce qui est enduit, sali de graisse : it. avere i capelli grassi, fr. avoir les cheveux gras.

Par des processus analogiques, fr. gras peut dénoter tout ce qui évoque la graisse par sa consistance : chair grasse des champignons, terre argileuse et grasse, toux grasse (vs toux sèche), rire gras (« bruyant »), plantes grasses.

En italien, l’adjectif s’applique aussi au temps et à l’air : it. aere grassoest attesté dans l’Enfer (IX, 82) de Dante pour l’atmosphère lourde autour du Styx.

Fr. gras se trouve aussi en combinaison avec fr. matinée dans la locution faire la grasse matinée.

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

Parallèlement à l’aboutissement phonétique de lat. crassus, les langues romanes ont également emprunté l’adjectif latin par la voie savante.

L’adjectif it. crasso est attesté comme mot littéraire déjà à la fin du XIVème siècle. Il présente la valeur sémantique de « dense, gras, dur » pour la densité des corps, la présence de résidus dans une substance liquide, etc., mais il peut avoir aussi la valeur figurée de « grossier » pour des êtres humains, pour l’esprit ou une attitude intellectuelle. Avec cette valeur, on rencontre it. ignoranza crassa (cf. fr. ignorance crasse), it. errore crasso (cf. fr. bêtise crasse), considérés comme des calques du latin chrétien crassa rusticitas.
L’italien ancien et littéraire connaissait aussi les noms it.-anc. crassizie « densité, grossièreté » et crassezza « densité, matière graisse », empruntés au latin crassities, et it.-anc. crassitudine « densité, graisse », emprunté au latin crassitudo.
L’adjectif it. crasso et le substantif qui en est tiré it. il crasso sont employés aussi dans la langue de la médecine pour désigner la partie terminale de l’intestin.

Lat. crassus fut également emprunté en français dans l’adjectif et le substantif féminin crasse, forme féminine d’un ancien adjectif cras, crasse disparu au masculin ; au féminin, il est employé comme adjectif dans les expressions de la médecine ancienne humeur crasse, matière crasse et avec la valeur sémantique « grossière, lourde », en combinaison avec les mots ignorance, bêtise .
Le substantif fr. crasse dénote la couche de saleté qui se forme sur la peau ou sur les objets (crasser, encrasser, décrasser en sont les verbes dérivés), mais aussi un défaut de politesse, comme dans faire une crasse à quelqu’un.
L’adjectif fr. cras, crasse s’est maintenu jusqu’au XVIIème siècle, employé surtout au féminin. Il a disparu ensuite, se conservant seulement dans les expressions lexicalisées citées ci-dessus.
A partir de la base lexicale de fr. crasse s’est formé l’adjectif fr. crasseux, crasseuse « sale » (cheveux, pieds crasseux).
Lat. crassitudo fut emprunté en français comme en italien (anc.-fr. crassitude « épaisseur »), avant de disparaître.

L’espagnol emprunta également lat. crassus à travers esp. craso, qui a le sens de «impardonnable» (selon DRAE) et est surtout employé dans des lexies du type craso error, ignorancia crasa (cf. fr. bêtise crasse, ignorance crasse). Mais il n’est pas usité dans son sens étymologique de «gros», sens qui est pris en charge par esp. grueso, gordo ou espeso 2).

Selon le DRAE, il existe deux adjectifs formés sur esp. craso, mais ils sont inusités quelle que soit l’époque à laquelle on se réfère : crasio (1 seule occurrence au féminin dans CORDE) et crasiento (cité par le DRAE, mais aucune occurrence n’est référencée dans CORDE).

En revanche, grasiento est d’emploi fréquent et signifie « enduit et plein de graisse » (esp. « untado y lleno de grasa »).

Toujours selon le DRAE, de nombreux substantifs latins formés sur lat. crassus furent empruntés en espagnol, à moins qu’il ne s’agisse de substantifs formés en espagnol à partir de craso. Quoi qu’il en soit, ils sont aujourd’hui inusités et leur usage au cours des siècles est plus que limité : crasitud (f.) « embonpoint », emprunt de lat. crassitudo, -inis (f.) (dans la base de donnée CORDE, ce mot n’apparaît que 33 fois dans 23 documents de la naissance de l’espagnol à aujourd’hui), crasedad (f.) (aucune occurrence dans CORDE), craseza (f.) (une seule occurrence dans CORDE), cracisia (f.) (une seule occurrence dans CORDE), crasicie (f.) (11 cas parmi 10 documents dans CORDE).

Il existe aussi un verbe esp. encrasar (emprunt de lat. incrassare) au sens de « épaissir un liquide, fertiliser des terres » (DRAE) ; ce verbe est très peu usité (aucune occurrence à l’infinitif ni au présent de l’indicatif 3e pers. dans le corpus CREA de l’espagnol contemporain). En revanche, esp. engrasar, formé en espagnol à partir du préverbe en- et de la base de dérivation grasa, est employé fréquemment3)



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1) Le DRAE considère que esp. graso < lat. grassus, qui serait lui-même issu de lat. crassus, la sonorisation de l’occlusive initiale étant présentée comme analogique de lat. grossus, qui aboutit à esp. grueso
2) Définition de craso dans le DRAE:
1. (adj.) indisculpable. Craso error. Ignorancia crasa.
2. (adj. p. us.) Grueso, gordo o espeso.
3. (m.) crasitud.
3) Définition du DRAE:
1. tr. Untar, manchar con pringue o grasa. U. t. c. prnl.
2. tr. Untar ciertas partes de una máquina con aceites u otras sustancias lubricantes para disminuir el rozamiento.
3. tr. Dar sustancia y crasitud a algo.
4. tr. Encrasar las tierras.
5. tr. Adobar con algún aderezo las manufacturas o tejidos.