crassus, a, um

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Crassus est un adjectif de la première classe du type de bonus, -a, -um. Selon EM , il aurait été refait en grassus sous l’influence de grossus, avec lequel il entretenait une relation parasynonymique. Il n’est pas analysable en latin et son étymologie est incertaine. Néanmoins, R. Garnier propose de le rapprocher de cr ē sc ĕ re « croître » (cf. § 6.2).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Le commentaire d’Isidore de Séville permet de penser que l’étymologiste latin rapprochait crassus à la fois du verbe cre ā re « créer » et du substantif c ă r ō , carn-is « chair » :

  • Isidore de Séville (Orig. 10, 58) : crassus, a sagina corporis, a creando carnes
    « crassus vient de l’engraissement du corps, du fait de créer des chairs (creando carnes) ».

Cf. Isid. Orig. 11, 1, 15 : Caro autem a creando est appellata.

5.3. « Famille » synchronique du terme

L’adjectif crassus donna lieu d’abord au surnom de la famille Licinia, dont faisaient partie l’orateur L. Licinius Crassus et le triumvir M. Licinius Crassus, tous deux souvent mentionnés dans la littérature latine. Marius Victorinus a recours à cet exemple lorsqu’il explique d’où viennent les cognomina:

  • Mar. Vict. Expl. Cic. Rhet. 1, 24: Iam agnomen extrinsecus uenit et uenit tribus modis, aut ex animo aut ex corpore aut ex fortuna: ex animo sicut Superbus et Pius, ex corpore sicut Crassus et Pulcher, ex fortuna sicut Africanus et Creticus.
    « L’agnomen vient de l’extérieur et vient de trois manières, soit du caractère, soit du physique, soit de la fortune : du caractère comme Le Superbe et Le Pieux, du physique comme Legras et Lebeau, de la fortune comme l’Africain et le Crétois ».

Sur crassus est formé également le surnom romain Crassipes, -edis, composé de crassus (crassĭ- en composition) et de pēs, pedis « pied ».

Sur crassus sont aussi dérivés plusieurs lexèmes, presque tous de date récente et de faible fréquence ; la plupart sont des termes techniques que l’on trouve chez un ou deux auteurs spécialisés :

- le substantif crass-ēdō, -ēdĭn-is, f. « épaisseur » (Fulgence, Isidore de Séville)

- trois substantifs formés sur la base de dérivation crassĭ- ou crass- avec trois suffixes concurrents ayant servi à former des noms abstraits de qualité : crass-ĭtās, -ĭtāt-is , f.; crass-ĭtĭēs, -ĭtĭei , f. ; crass-ĭtūdō, -ĭtūdin-is , f., tous trois signifiant « épaisseur ». Le dernier est plus fréquent que les deux autres (plus de 700 occ. contre 10 pour crassĭtās et 47 pour crassĭtĭēs sur l’ensemble de la latinité, y compris le latin médiéval et le néo-latin) et, corrélativement, plus polysémique, puisqu’il est employé aussi bien pour désigner l’épaisseur des murs que la densité de l’air.

- les verbes crassescō, -is, -ere « engraisser », « épaissir, prendre de la consistance » (Columelle, Pline l’Ancien), crassĭ-fĭcō, -ās, -āre « rendre épais », au passif « devenir gras, épaissir » (Caelius Aurelianus) et crass-ō, -ās, -āre, -āuī, -ātum : « épaissir », « rendre épais » ou, au passif, « devenir épais » (Apulée, Ammien).

- sur le verbe crassificāre, le substantif crassĭfĭcā-tiō, -tiōn-is , f. « action de prendre de la consistance, épaississement » (hapax chez Caelius Aurelianus).

- sur le verbe crassāre, les substantifs crassā-mĕn, -mĭn-is, n. « sédiment, dépôt » (7 occ. : Columelle, Mulomedicina Chironis, Virgilius Grammaticus), crassā-mentum, -i, n. (4 occ.) « épaisseur » (Pline l’Ancien, Aulu-Gelle) ou « sédiment, dépôt » (Columelle) et crassā-tio, -tiōn-is, f. « épaississement » (hapax).

- un adjectif composé : crassĭ-uēn-ius, -a, -um « grossièrement veiné, aux grosses veines » (pour un matériau ; hapax chez Pline l’Ancien : 16, 66) ; composé bahuvrīhi ou possessif dont le second terme est associable à uēna, -ae f. « veine ».

- le substantif crassundia, -orum, n. pl. dont on ne trouve qu’une seule occurrence, chez Varron (crassundiis, L. 5, 111) pour désigner le gros intestin.

Il est possible que l’adjectif soit perçu par les locuteurs comme étant de la même famille que cr ē sc ĕ re et son préverbé con-crescere si l’on en croit la phrase suivante d’Augustin :

  • Aug. De Gen. contra Manich. 1, 184, 31 : [aer] concrescit enim et crassus efficitur exhalationibus et quasi uaporibus maris et terrae, et de ipso humore pinguescit quodammodo ut uolatus auium portare possit.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Du point de vue de la parasynonymie, le terme le plus proche de crassus est pinguis au sens de « gras » :

  • Plin. Nat. 12, 42 : Frutex est graui et crassa radice, sed breui ac nigra fragilique, quamuis pingui, situm redolente, ut cyperi aspero sapore, …
    « Le nard est un arbrisseau à racine pesante et grosse, mais courte et noire, fragile malgré sa contexture huileuse, d’odeur fétide, comme celle du souchet, de saveur âpre […] » (traduction A. Ernout, 1949, CUF). On pourrait comprendre plutôt « une racine qui se casse facilement, quoiqu’épaisse ».

En outre, pour dénoter une terre fertile, qu’on appelle encore aujourd’hui en français terre grasse, crassus est synonyme de pinguis, qui est plus fréquemment employé chez les auteurs latins, ainsi que de laetus « fertile ». Pinguis et laetus ont pour sens ancien « gras » donc, pour une terre, « fertile », tandis que crassus semble avoir pour sens ancien « épais, dense, compact » pour une terre contenant de l’argile dans des proportions harmonieuses assurant sa fertilité.

Il est probable que crassus était d’un niveau de langue plus familier et relevait davantage que pinguis de la langue des cultivateurs.

Pinguis est employé par Pline pour dénoter une terre grasse. Bien que le signe empirique de la présence d’argile dans une terre soit le fait que la terre « colle aux doigts », Pline rappelle que cette propriété n’est pas suffisante pour qu’une terre soit fertile, puisqu’un excès d’argile (supérieur à 40%) est néfaste et qu’une terre entièrement argileuse n’est pas fertile :

  • Plin. H. N. 17, 27 : Nec semper aquosa est terra cui proceritas herbarum, non, Hercules, magis quam pinguis, adhaerens digitis, quod in argillis arguitur.
    « La terre qui produit de hautes herbes n’est pas toujours riche en eau, pas plus, par Hercule, que n’est grasse (fertile) la terre qui adhère aux doigts, comme cela est montré par les terrains qui contiennent trop d’argile. » (traduction M. Fruyt)

Une semblable relation existe avec densus chez Lucrèce, où les deux termes se trouvent employés conjointement :

  • Lucr. 6, 246-248 :
    Fulmina gignier e crassis alteque putandumst
    nubibus extructis ; nam caelo nulla sereno
    nec leuiter densis mittuntur nubibus umquam.
    « Il y a tout lieu de penser que la foudre prend naissance dans d’épais nuages amoncelés sur une grande hauteur ; jamais en effet elle ne jaillit d’un ciel serein, ni de nuages peu denses. » (traduction J.-F. Thomas),

Mais crassus ne rejoint pas densus sur son sens de « fréquent, prolongé ».

Crassus entre aussi en relation de parasynonymie avec spissus lorsqu’il s’agit d’une terre cultivable dont les mottes sont compactes et difficiles à labourer en raison de la présence d’argile en forte proportion :

  • Virg. Géorg. 2, 236-237 :
    spissus ager ; glaebas cunctantis crassaque terga
    exspecta et ualidis terram proscinde iuuencis.
    « Le sol est épais: attends-toi à des mottes résistantes, à des entre-dos compacts, et emploie, pour fendre la terre, des bœufs vigoureux » (traduction J.-F. Thomas)

Mais, dans d’autres domaines d’expérience, les deux adjectifs entretiennent, au contraire, des relations d’antonymie, puisque crassus peut prendre le sens de « intensif, énergique »1), tandis que spissus a celui de « difficile, lent »2).

L’antonymie s’établit en outre entre crassus et plusieurs adjectifs comme tenuis « mince, ténu, pulvérulent (pour une terre cultivable) » et macer « mince, maigre », liquidus « liquide, limpide, clair » :

  • Cat. Agr. 61, 1 : qui oletum saepissime et altissime miscebit, is tenuissimas radices exarabit ; si male arabit, radices susum abibunt, crassiores fient, et in radices uires oleae abibunt.
    « Celui qui retournera le plus souvent et le plus profondément l’oliveraie, enlèvera à la charrue les toutes petites racines ; si on laboure mal, les racines remonteront, grossiront, et la vigueur de l’olivier s’en ira dans les racines. » (traduction R. Goujard, 1975, CUF)
  • Mart. 2, 6, 10-12 :
    Quid prodest mihi tam macer libellus,
    nullo crassior ut umbilico,
    si totus tibi triduo legatur ?
    « De quoi me sert que mon livre soit assez mince pour qu’aucun cylindre de rouleau ne soit moins épais, s’il te faut trois jours pour le lire en entier. » (traduction H. J. Izaac, 1961, CUF).

Crassus a macer pour antonyme également dans le domaine agricole pour les propriétés d’une terre : macer est appliqué à une « terre maigre », peu fertile pour les céréales et les légumineuses, mais productive pour certaines sortes d’olivier, comme on le voit dans l’exemple suivant :

  • Cat. Agr. 6, 2 : Quid ager frigidior et macrior erit, ibi oleam licinianam seri.
    Si in loco crasso et calido seueris, hostus nequam erit.
    « Dans un champ qui sera froid et maigre, il convient de planter l’olive licinienne. Si l’on plante dans un endroit gras et chaud, la récolte d’olives sera mauvaise. » (traduction M. Fruyt)

Toujours dans ce domaine, crassus appliqué à une terre s’oppose à tenuis, qui dénote une terre pulvérulente.



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1) Voir 4.2.C.1.
2) Cic. ad Quint. 2, 12, 1 : Scribebam illa quae dixeram politika, spissum sane opus et operosum .: « j’ai écrit cet ouvrage de politique, dont je t’ai parlé, travail plein de difficultés et lourd. » (traduction J.-F. Thomas)