crassus, a, um

(adjectif)



4. Description des emplois et de leur évolution

4.2. Exposé détaillé

L’analyse de la signification de crassus met en évidence deux phénomènes. D’abord, contrairement peut-être à ce que l’on pense, elle ne se limite pas au sens de « épais, dense », et d’autre part, en ce qui concerne cette valeur, son usage présente une spécificité qui tient aux applications référentielles qu’elle a ou qu’elle n’a pas, ainsi qu’aux périodes et aux types de textes où de nouvelles applications apparaissent.

A. « pais, d’une épaisseur qui pourrait être mesurée »

L’adjectif qualifie des réalités physiques présentant entre leurs deux surfaces un écart non négligeable qui pourrait être quantifié :

  • Pl. Capt. 721-722 :
    […] ducite
    ubi ponderosas crassas capiat compedes.
    « […] conduisez-le là où il doit prendre des chaînes lourdes et épaisses. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cat. Agr. 18, 1 : […] arbores crassas p. II, altas p. VIIII cum cardinibus […]
    « […] arbres de deux pieds degrosseur, de neuf de hauteur, y compris les tenons […] » (traduction R. Goujard, 1975, CUF)
  • Col. 12, 7, 4 : […] caules si fuerint pollice crassiores […]
    « […] si les tiges sont plus grosses que le pouce […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Vitr. 4, 8, 1 : […] columnae […]crassae altitudinis suae […]decumae partis […]
    « […] le diamètre des colonnes correspond au dixième de leur hauteur […] » (traduction P. Gros, 1992, CUF)
  • Vitr. 5, 1, 3 : […] e quibus (arboribus) nulla non crassior est ab radicibus
    « […] arbres dont il n’est aucun qui ne soit plus épais aux racines » (traduction C. Saliou, 2009, CUF)
  • Pétr. 67, 6 : […] ut Fortunata armillas suas crassissimis detraheret lacertis […]
    « […] que Fortunata détacha ses bracelets de ses bras obèses […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Mart. 5, 78, 25 : nec crassum dominus leget uolumen.
    « et le maître ne lira pas un gros volume. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Lact. Opif. 5, 8 (à propos des membres) : Eaque rursus non aequaliter porrecta finiuit, sed summas eorum partes nodis crassioribus conglobauit, ut substringi neruis facilius possent […]
    « Il ne leur a pas donné un contenu uniforme sur toute leur étendue : il a arrondi leurs extrémités en des jointures plus épaisses pour leur permettre d’être plus facilement liés aux ligaments […] » (traduction B. Bakhouche et S. Luciani, Brepols, 2009).

B. « Perçu comme épais, dense »

L’adjectif s’applique aussi à des réalités physiques dont l’épaisseur, à défaut d’être précisément mesurée ou mesurable, est une évidence immédiatement perçue. Sont ainsi le plus souvent concernés :

des liquides :

  • Pl. Per. 95-96 :
    Tum nisi cremore crassost ius collyricum,
    nihili est, macrum illud epicrocum pellucidum.
    « Et puis si le bouillon de pâte n’est pas épais comme une crème, il ne vaut rien, ce n’est qu’une eau jaune, maigre, transparente. » (traduction A. Ernout, 1961, CUF)
  • Cels. 5, 26, 20, 189 : Sanguis omnibus est notus ; sanies est tenuior hoc, uarie crassa et glutinosa et colorata ; pus crassissimum albidissimumque, glutinosius et sanguine et sanie […]
    « Le sang est connu de tout le monde ; plus ténue que ce liquide, la sanie peut être plus ou moins épaisse, gluante et colorée ; le pus est très épais, très blanc et plus gluant que le sang et la sanie […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Plin. Nat. 15, 32 (à propos de l’élaeoméli, une gomme de l’olivier) : […]crassius melle, resina tenuius […]
    « […] plusépaisse que le miel, plus fine que la résine […] » (traduction J.-F. Thomas)

Le caractère très concret de l’épaisseur explique l’emploi de l’adjectif dans l’épopée où il s’agit de faire voir la réalité du sang afin de renforcer le pathétique :

  • Virg. En. 10, 349 : fronte ferit terram et crassum uomit ore cruorem.
    « […] son front frappe la terre, sa bouche vomit un sang épais. » (traduction J. Perret, 1997, CUF).

Le mot est également appliqué à l’air et au climat. Un air qualifié de crassus est sans mouvement, ce qui fait l’objet de connotations opposées :

  • Cic. Fat. 7 : Athenis tenue caelum, […] crassum Thebis […]
    « A Athènes, l’air est léger, […] il est lourd à Thèbes […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Vitr. 1, 6, 3 : […] lenis etcrassus aer, qui perflatus non habet neque crebras redundantias, propter inmotam stabilitatem […]eos reficit qui in his sunt impliciti morbis.
    « […] un air doux et dense, qui n’a pas de mouvement ni d’excès fréquents, par sa stabilité immuable […] rétablit ceux qui sont affligés de ces maladies […] » (traduction Ph. Fleury,1990, CUF),

et l’air qui n’est pas épais devient le symbole de la pureté de l’Olympe:

  • Aug. Gen. litt. 3, 3, 64 (à propos de l’air sur l’Olympe) : […] perhibetur aer esse tam tenuis, ut neque nebulis obumbretur nec turbetur uento nec sustentare alites possit nec ipsos, qui forte ascenderint homines, crassioris aurae spiritu alere, sicut in isto aere consuerunt […]
    « […] l’air, dit-on, est si léger qu’il n’est ni assombri par les nuages ni troublé par le vent, qu’il ne peut soutenir le vol des oiseaux et que, à la différence de l’air auquel nous sommes habitués, l’atmosphère n’est pas assez dense pour alimenter les hommes qui s’aventurent sur ces hauteurs […] » (traduction P. Agaësse, D. de Brouwer, 1972).

L’adjectif qualifie encore les nuages, le brouillard, la pluie :

  • Ps. Caes. Bell. Hisp. 6, 3 : […] hic in aduentu Pompei incidit ut matutino tempore nebula esset crassisssima […]
    « […] mais il se trouva qu’un matin, à l’arrivée de Pompée, il y avait un brouillard très épais […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Quint. 9, 2, 43 : ‘Ego non uideo, nox oboritur et crassa caligo’
    « ‘Je ne vois pas, la nuit se lève et le brouillard est épais ’ » (traduction J.-F. Thomas)
  • Mart. 12, 29, 10 :
    […] crassae decidit imber aquae […]
    « […] il s’abat une pluie drue […] » (traduction J.-F. Thomas)

l’ombre épaisse et la lumière opacifiée :

  • Sen. Ep. 90, 17 : Opus est tamen calorem solis aestiui umbra crassiore propellere.
    « Il est nécessaire de repousser la chaleur d’un soleil d’été par une ombre fort épaisse. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Perse, Sat. 5, 60-61 :
    Tunc crassos transisse dies lucemque palustrem
    et sibi iam seri uitam ingemuere relictam.
    « Alors ils se plaignirent que les jours aient passé dans un air épais et dans une lumière de marécage et que, trop tard désormais, la vie leur ait été laissée. » (traduction J.-F. Thomas)

L’épaisseur et la densité exprimées par l’adjectif sont des propriétés établies et le terme ne paraît pas s’employer pour des réalités qui prennent de l’épaisseur par grossissement accumulatif et observable. Ainsi, la neige, dont l’épaisseur s’est constituée progressivement, n’est jamais qualifiée par crassa, mais par alta, dont le sens implique un accroissement1).

C. Autres sens

Les idées d’épaisseur et de densité sont à la base de nouvelles valeurs, plus ou moins rares.

C. 1. « Intensif, énergique »

La densité et l’épaisseur impliquent en elles-mêmes une certaine intensité, d’où le sens de « énergique, intensif » :

  • Plin. Nat. 34, 131 (à propos de la spode, un oxyde de zinc : […] purgatur ante pinna, dein crassiore lotura digitis scabritiae excernuntur […]
    « […] on commence à la nettoyer avec une plume, puis avec un lavageénergique sont retirées à la main les granulations […] » (traduction H. Le Bonniec, CUF, 1953).

Dans le vocabulaire de l’élevage, crassae ceruices désigne la forte encolure2), mais l’expression se retrouve au sujet de l’être humain pour son énergie :

  • Sen. Rh. Contr. 3 pr., 16 : Non continui bilem et exclamaui : ‘si cloaca esses, maxima esses’. Risus omnium ingens. Scholastici intueri me, quis essem, qui tam crassas ceruices haberem.
    « Je ne pus retenir ma bile et m’écriai : ‘Si tu étais égout, tu serais le grand égout’. Rire immense et général. Tous les élèves me regardent en se demandant qui je suis, pour avoir une si forte hardiesse. » (traduction J.-F. Thomas)

C. 2. « Rugueux »

L’épaisseur et la densité de la matière correspondent à un certain poids qui exerce un contact rugueux, essentiellement au toucher, mais parfois à l’audition :

  • Vitr. 7, 11, 1 : […] aes cyprum limis crassis uti scobis facta […]
    « […] du cuivre réduit à l’état de limaille à l’aide de grosses limes, […] » (traduction B. Liou, CUF, 1995)
  • Plin. Nat. 36, 53 : […] crassior harena plus erodit marmoris […]
    « […] un sable plus grossier use davantage le marbre […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Mart. 12, 18, 11-12:
    […] Celtiberis
    haec sunt nomina crassiora terris.
    « […] ce sont mes noms plus rugueux sur le sol de la Celtibérie. » (traduction J.-F. Thomas)

C. 3. « Sans finesse »

L’épaisseur peut être marquée négativement comme la caractéristique de ce qui est sans finesse, et l’adjectif signifie « grossier », appliqué surtout à des objets :

  • Juv. 9, 28-31 (à propos des lacernes, pièces de grosse étoffe) :
    […] pingues aliquando lacernas,
    munimenta togae, duri crassique coloris
    et male percussas textoris pectine Galli
    accipimus[…]
    « De temps à autre, des chapes épaisses, rempart de la toge, d’une qualité rude et grossière, mal foulées par le peigne d’un tisserand gaulois, voilà ce que je reçois » (traduction J. Gérard, 1983, CUF)
  • Mart. 4, 46, 14-15 :
    […] crasso figuli polita caelo
    […] synthesis Sagunti.
    « […] un lot ciselé par le ciseaugrossier d’un potier de Sagonte. » (traduction J.-F. Thomas)

Il s’applique aussi à des spécificités humaines et à des personnes dépourvues de finesse :

  • Hor. Sat. 2, 2, 1-3 :
    Quae uirtus et quanta, boni, sit uiuere paruo
    (nec meus hic sermo est, sed quae praecepit Ofellus
    rusticus, ab normis sapiens crassaque Minerua)
    « Quelle précieuse qualité, mes bons amis, que de vivre de peu (ce langage n’est pas de moi : ce sont les leçons que donnait Ofellus, un campagnard, sage en dehors des formules et dont la Minerve était sans finesse !) » (traduction F. Villeneuve, 1995, CUF)
  • Mart. 9, 22, 1-2 :
    Credis ob haec me, Pastor, opes fortasse rogare
    Propter quae uulgus crassaque turba rogat.
    « Tu t’imagines peut-être, Pastor, que je demande aux dieux la richesse pour les mêmes raisons que le vulgaire et la populace à l’esprit épais. » (traduction H. J. Izaac, 1961, CUF).

Si l’emploi reste rare aux premiers siècles avant et après J.-C., il connaît une certaine extension chez les auteurs chrétiens, pour l’engourdissement des hommes qui ne peuvent s’élever de la vie terrestre :

  • Ruf. Hist. 7, 25, 1 : nec reuelationem uideri posse, quae crasso quodam uelamine ignorantiae contegatur […]
    « […] et que la révélation ne peut être perçue, elle qui est recouverte par un voile épais d’ignorance […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Arn. Adv. nat. 1, 23, 3 : Puerile, pusillum est et exile, uix et illis conueniens, quos iamdudum experientia doctorum daemonas appellat errones, non nosse caelestia et in hac rerum materia crassiore condicionis suae sorte uersari.
    « Il est puéril, mesquin et pitoyable, à peine concevable, pour ceux que depuis longtemps la compétence des savants appelle ‘démons vagabonds’, de ne pas connaître les choses du ciel et de vivre au milieu de la matière terrestre, trop grossière pour leur condition naturelle » (traduction H. Le Bonniec, 1982, CUF).
  • Aug. Quant. 30, 59 : Adeone animam crassam et pigram putamus, per quam ipsi oculi tantum possunt, ut eam lateat corporis passio, si non ibi iaceat, ubi passio ipsa contingit ?
    « Estimons-nous que l’âme soit à ce point alourdie et inactive, alors qu’elle donne aux yeux tant de pouvoir, que lui échappe une impression corporelle, si elle n’est pas là où cette impression se produit ? » (traduction P. de Labriolle, De Brouwer, 1948).

L’adjectif qualifie en particulier la lourdeur de l’âme sous l’effet du péché :

  • Ruf. Orig. Psalm. 38, 2, 8, 3 : anima quae peccat crassior efficitur.
    « L’âme, qui commet le péché, devient plus lourde. » (traduction J.-F. Thomas).

C. 4. « Fertile et dense » : une terre grasse

Crassus s’emploie dans le domaine agricole pour ce qu’on appelle encore aujourd’hui fr. une terre grasse. Il s’agit d’une terre cultivable qui est à la fois fertile et assez dense et compacte. Ces deux propriétés sont dues au pourcentage d’argile qu’elle contient, généralement compris entre 30% et 40%. Cette proportion d’argile, en effet, assure la fertilité de la terre, mais, en même temps, rend la terre difficile à cultiver pour le laboureur parce qu’elle est compacte.

  • Cat. Agr. 6, 1 : Agrum quibus locis conseras, sic obseruari oportet : ubi ager crassus et laetus est sine arboribus, eum agrum frumentarium esse oportet.
    « Pour savoir quelles cultures il faut affecter aux différentes sortes de terre, voici les consignes à respecter : dans un terrain sans arbres gras et fertile, il convient de faire un champ à céréales. » (traduction M. Fruyt)
  • Cic. Flacc. 71 (à propos de l’acquisition d’un domaine) : Omnino mallem, et magis erat tuum, si iam te crassi agri delectabant, hic alicubi in Crustumino aut in Capenati parauisses.
    « J’aurais de beaucoup préféré – d’ailleurs cela te convenait mieux, puisque tu aimais décidément les terres grasses – que tu l’aies acquis quelque part chez nous, dans le territoire de Crustuméria ou de Capène. » (traduction J.-F. Thomas).

Conclusion

Crassus est pour l’essentiel un terme concret exprimant la densité et l’épaisseur mesurables ou simplement perçues comme telles. Cette forte présence évidente de quelque chose qui pèse explique le développement, du reste limité, des valeurs « intensif, énergique » et « rugueux ». L’application aux conduites humaines, plus abstraite, demeure d’abord rare, mais connaît une extension chez les auteurs chrétiens.



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1) Curt. 7, 3, 11 : Ceterum adeo altae niues premunt terram gelu ut […]
« Les neiges épaisses exercent sur la terre une telle pression que […] » (traduction J.-F. Thomas)
2) Var. R. R. 2, 9, 4 (à propos de chiens) : […] capitibus et auriculis magnis ac flaccis, crassis ceruicibus ac collo […] « […] la tête et les oreilles grandes et pendantes, la nuque et le cou forts […] » (traduction J.-F. Thomas)