cŏgnōsco, is, ĕre

(verbe)



6. Histoire du lexème

6.1. Evolution au cours de la latinité

Cognōscere est attesté durant toute la latinité avec une fréquence très élevée (cf. § 3.1.) puisqu’il s’agit d’un lexème fondamental à toutes les époques et dans tous les niveaux de langue ou registres.

Une évolution se dessine, cependant : en latin tardif, cognōscere tend à remplacer son verbe simple nōscere au sens de « connaître » et c’est effectivement cognōscere qui passera dans les langues romanes avec cette signification (cf. § 7).

Il faut donc supposer, à une certaine époque du latin, un affaiblissement sémantique du préverbe, quelle qu’ait été sa valeur sémantique ancienne, soit intensive, selon R. Garnier (cf. § 6.2. : « savoir à fond » d’où « connaître »), soit ingressive selon Cl. Moussy (cf. § 5.1.3.2.).

6.2. Etymologie et origine

Le système repose sur une distribution aspectuelle a(d)gnōscō « discerner peu-à-peu, reconnaître », cognōuī « savoir à fond, connaître »1). Le lituanien oppose à žinóti « savoir » le préverbé pa-žístu « reconnaître » (< *ǵṇh3-sḱ-é/ó-) et « faire la connaissance de » (v.-sl. po-znati). Selon M. Keller (1992, 12-13), le système latin repose sur une bipartition entre un infectum ingressif qui marque l’accès à la connaissance et un perfectum où l’absence de valeur de prétérit est fondamentale, à l’instar de véd. véda « je sais ». Le lat. nōuī « je sais » (< pré-lat. *gnō-w-ay) est un prétérito-présent qui occupe fonctionnellement la case vide qui a perdu l’i.-e. *wóyd-h2e « je sais » (d’où gr. *Fοῖδα, véd. véda, got. wait, witan2)). Le domaine germanique possède également une formation archaïque de prétérito-présent bâtie sur la racine *ǵneh3- (got. kann « il sait », kunnan « savoir »)3).

Il est plus que probable4) que le latin a nivelé le vocalisme hérité de l’infectum *(g)nāscō (< *ǵṇh3-sḱ-é/ó- « prendre connaissance ») et de l’adjectif en *-- archaïque *(g)nātus « connu » (< *ǵṇh3-tó-) sur celui du perfectum fondamental *(g)nō-u-it. Le produit régulier de la sonante longue est bien reflété dans l’adj. ignārus (< *ṇ-ǵṇh3-r-o-). Il est à noter que le dénominatif *ignārāre « être ignorant », antonyme de nōuisse « savoir » devient ignōrāre, en regard du simple narrāre « raconter, faire connaître » (< *gnārāre) qui tient lieu de causatif. Le lat. a(d)-gnōuit « il a reconnu » reflète un aoriste radical it. com. *gnōd (< *ǵnéh3-t) qui se superpose au gr. ἔγνω (< *é-ǵneh3-t) ainsi qu’au v.-sl. °zna [3 sg.] « il a reconnu ». La racine aoristique *ǵneh3- signifiait « remarquer, s’aviser » et l’itératif sur degré zéro *ǵṇh3-sḱ-é/ó- devait signifier « observer peu à peu, prendre connaissance d’un élément l’un après l’autre, reconnaître ». L’arm. čanač‘em « connaître » (< *canač‘em) repose sur un présent *ǵṇh3-sḱ-é/ó- surcaractérisé au moyen du suffixe *-ye/o-,comme c’est souvent le cas dans cette langue. Le lit. pa-žįstu « reconnaître » (< *ǵṇh3-sḱ-é/ó-) présente une dissimilation des deux dorsales palatales. Il y a trace d’un i.-ir. *źnaH-sća- (<*źaH-sća-) refait sur degré plein d’après l’aor. rad. i.-ir. *źnáH-t (< *ǵneh3-t) dans le vieux-perse xšnāsa-(< iran. com. *znāsa-) valant lat. nōscō « prendre conscience, s’aviser que ».

L’arménien caneaw « il a connu » ne saurait reposer sur l’improblable **ǵ°nḗ-s-a-to posé par J. A. Harđarson (1993, 76, n. 66). Il faut plutôt partir des formes de pluriel *ǵṇh3-mé(s) [1 pl.] et *ǵṇh3-té(s) [2 pl.] qui donnent proto-arm. *cana(m)k‘ et *canayk‘ refaits en caneak‘ et caneayk‘. Le singulier caneay remplace peut-être un ancien *cnu (< *ǵnéh3-s-o-m).

Le lat. cognĭtus [kŏŋnĭtŭs] « connu » doit s’expliquer comme l’antonyme d’un *ignĭtus [ĭŋnĭtŭs] « inconnu, méconnaissable »5) qui reflète régulièrement un étymon it. com. *ṇ-gnĕto-(< *ṇ-ǵn(h3)-eto-). On sait que l’allomorphe *-etó- du morphème *-- n’apparaissait qu’en composition, surtout dans les composés privatifs : c’est le type d’hom. ἄσχετος« invincible » cognat de l’av. réc. azgata- « invincible » (< *ṇ-sǵh-eto-).



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1) R. GARNIER (2010, 179).
2) Pour la répartition sémantique kunnan / witan, consulter A. TELLIER (1962, 30-33).
3) Pour ces faits, consulter E. Seebold (1966 [1987] 273-283), qui pose une gémination liée à la laryngale finale, ce qui postulerait un thème I ancien *[ǵe-]ǵónh3-e > kann.
4) R. GARNIER (2010, 185).
5) B. VINE (1998, 38).