cŏgnōsco, is, ĕre

(verbe)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

5.1.1. Deux préverbés en latin ?

Derrière la graphie <cognoscere> (cf. § 1) se cachent probablement deux verbes préverbés à l’aide du même préverbe con-1) : un verbe préverbé bâti sur le verbe simple dans sa forme ancienne à gn- initial gnōscō (*con-gnōscō) et un autre préverbé plus récent refait sur la forme usuellenōscō (*con-nōscō) par une sorte de réfection cyclique à l’identique.

5.1.2. Un suffixe inchoatif

Le radical latin (g)nō- dans cognō-scō et nō-scō est suivi du suffixe -scō, qui possède une valeur inchoative, dénote une action en devenir (valeur progressive) ou encore (selon M. Keller, 1992) comporte un sème « transformatif ». La valeur inchoative du suffixe apparaît clairement dans le verbe simple à l’infectum, nōscō (« je commence à connaître, j’apprends à connaître, je prends connaissance » (EM, s.u.)), ainsi que dans le préverbé cognōscō « connaître, reconnaître ». Mais la situation est différente pour le thème de perfectum: alors que nōuī a toujours une valeur de perfecto-présent, dénotant le résultat acquis d’un procès antérieur de prise de connaissance, cognōuī a plutôt une valeur aoristique.

5.1.3. Quelle valeur pour le préverbe ?

5.1.3.1. Valeur aspectuelle non durative

Selon certains auteurs, dans cognōscere, le préverbe donne au verbe une valeur aspectuelle non-durative2) : cognōscere présente ainsi un contenu résultatif en opposition « graduelle »3) avec sa base (nōscōcognōscō). Dans cette perspective, cognōscere correspond à un procès dynamique, exprimant un changement d’état par rapport à une situation antérieure4), mais, à la différence d’agnoscere, cognoscere ne souligne ni le commencement, ni la fin du procès ; au contraire, il décrit le procès comme un événement (Haverling, 1996, 405 et suivantes).

Toutefois, cette valeur s’est atténuée lors du fonctionnement de cognoscere comme compositum pro simplici (cf. § 3.1), c’est-à-dire comme préverbé en remplacement du verbe simple. De manière générale, selon B. García-Hernández (2011), le préverbe con- (co-), qui a souvent été employé avec une valeur intensive dans la langue parlée familière, a fini par se désémantiser et devenir un simple adjuvant pour étoffer certains verbes comme comedere « manger » (passé en espagnol par exemple), consuere « coudre ». Le cas du préverbe con- dans cognoscere serait semblable.

5.1.3.2. Valeur ingressive

Selon Cl. Moussy (2005, 243-262), cognosco fait partie d’un groupe important de verbes en -sco comportant le préverbe com- (ce groupe de préverbés en -sco compte plus de 50 formes).

Certains de ces préverbés offrent une valeur sociative (par exemple, coalesco et concresco, qui signifient « croître ensemble »), certains autres présentent une valeur intensive (par exemple, concupisco, « désirer ardemment », condisco, « apprendre à fond »). Mais le plus grand nombre de ces préverbés offre une valeur ingressive : ainsi condolesco, « se mettre à souffrir », condormisco, « s’endormir »,colliquesco, « se liquéfier », consenesco, « prendre de l’âge » ou « s’affaiblir »5).

D’autres préverbés en com- (non suffixés en -sco ) présentent eux aussi (au moins dans une partie de leurs emplois) une valeur ingressive (condormio, signifie parfois « s’endormir », conquiro peut vouloir dire « se mettre à chercher » et consequor se rencontre dans l’acception de « se mettre à la poursuite de »)6). Le préverbe com- peut donc à lui seul donner à un verbe une valeur ingressive.

D’où une question : dans les verbes en -sco comportant le préverbe com-, ce préverbe et le suffixe-sco ne font-ils pas double emploi pour conférer au verbe une valeur ingressive ? Plusieurs linguistes ont proposé la même hypothèse pour expliquer l’apparente concurrence entre un préverbe donné et le suffixe -sco. Ainsi, Fr. Thomas (1938, 34) a cherché à résoudre ce qu’il appelle « le problème des rapports existant entre le suffixe -sk- et la composition ». Remarquant que le suffixe -sk- était à l’origine limité aux thèmes de présent et qu’au perfectum « c’était le préverbe qui marquait la nuance », Fr. Thomas propose d’entrevoir « un état ancien où à un infectum muni du suffixe -sk- correspondait un perfectum composé avec un préverbe approprié ». On pourrait donc reconstituer un premier stade du type senesco/consenui et un deuxième stade où le préverbe s’est étendu par analogie à l’infectum : consenesco /consenui. C’est donc secondairement qu’une même forme aurait été pourvue à la fois du préverbe com- et du suffixe -sk-.

Cette hypothèse, qui est également proposée par J. Canedo (1938, 25 sq.), pourrait s’appliquer à cognosco, puisque ce préverbé, de même que (g)nosco, signifie « apprendre à connaître » : à l’infectum, la forme cognosco aurait été constituée secondairement d’après cognoui, la forme de perfectum qui signifiait « j’ai appris à connaître », « j’ai pris connaissance de ».

5.2. Interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

-Isidore, Or. 10, 53 : cognitor a cognoscendo causam dictus. (Maltby)

5.3. « Famille » synchronique du terme

Il est possible que de cognōscere (analysé en cognō-scere) ait été tirée la base de dérivation des substantifs cognōmen (avec le suffixe -men et une analyse en cognō-men) et cognōmentum (avec le suffixe -mentum et une analyse en cognō-mentum) au sens de « ce qui sert à reconnaître, ce au moyen de quoi l’on reconnaît », même si nōmen provient très probablement d’une autre racine indo-européenne (cf. M. Keller, 1992, 13).

Le verbe cognōscō, qui était déjà un préverbé par sa formation, a servi à son tour de base à des verbes hypercaractérisés par un préverbe supplémentaire : re-cognōscō « reconnaître, retrouver » (Cic.), ac-cognōscō « reconnaître » (ou ad-, Varr., Sén., Pétr.) et peut-être in-cognōscō « reconnaître » (Col., Apul.).

On trouve des substantifs suffixés derrière le même radical synchronique latin signifiant « connaître » et « reconnaître » sous la forme de son allomorphe cogni- ou cogn- (cf. EM, s.u.) dans : cognitiō, « connaissance » (formé avec le suffixe –tiō F. de nom de procès) dans son sens abstrait et concret, avec un emploi privilégié dans la langue juridique, et cognitor (-trīx) (formé avec le suffixe de nom d’agent -tor M. et -trīx F.), qui acquiert la signification spécialisée de « défenseur, juge, témoin d’identité » (cf. § 3.2). L’adverbe cognōscenter est une création tardive (Itala, Vulg.), résultant de la productivité du suffixe –ter et de ses allomorphes pour former des adverbes en latin tardif.

A côté du verbe doublement préverbé prae-cognōscō « connaître d’avance » (Planc. ; Suét.) et parallèlement à lui, apparaissent à l’époque tardive des suffixés en -tiō: prae-cognitiō « connaissance préalable, préscience » (Ambr.) et en -tor: prae-cognitor « qui sait d’avance, qui a la préscience » (Ambr.). Le préfixe intensif per- forme per-cognitus « bien connu » (Plin.), tandis qu’est attesté plus tardivement le verbe parallèle per-cognōscō « connaître parfaitement » (Aug.).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Le contenu sémantique du verbe cognōscō le place dans le domaine de la « perception intellectuelle », champ dans lequel il faut aussi inclure le reste des membres de sa famille lexicale (nōscō, agnōscō, praenōscō, etc., mais non ignōscō), et d’autres verbes comme comperiō, discō, percipiō,intellegō7).

La valeur essentielle de cognōscere est non-résultative (renforcée par le suffixe inchoatif-progressif -scō) par opposition à scīre. Dans l’opposition cognōscerescīre, le verbe cognōscere prend en charge la valeur ingressive de la notion de « savoir »8), qui, notamment dans le présent, exprime un état. L’importance de cette relation est patente dans la correspondance entre le perfectum de cognōscere (cognōuī) et l’infectum du verbe scīre (cf. García-Hernández, 1977b, 97) :

  • Sall. C. 53, 3 : Sciebam saepe numero parua manu cum magnis legionibus hostium contendisse ; cognoueram paruis copiis bella gesta cum opulentis regibus.
    « Je savais que souventes fois Rome, avec une poignée de soldats, avait lutté contre de nombreuses légions ennemies. J’avais appris qu’avec de faibles ressources elle avait fait la guerre à des rois puissants. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

Le sème /expérience sensitive/ qui entraîne la « prise de conscience » exprimée par cognōscere permet d’établir une différence entre les deux verbes9), rendant pertinent dans le second cas le caractère notionnel et le trait /objectif/ de ses compléments (cf. B. Segura et C. Arias, 1986, 157) :

  • Caes. G. 6, 5, 4 : Cum his esse hospitium Ambiorigi sciebat ; item per Treueros uenisse Germanis in amicitiam cognouerat .
    « Il savait qu’Ambiorix était uni à eux par des liens d’hospitalité ; il avait également appris que par l’entremise des Trévires il avait fait alliance avec les Germains. » (traduction L.-A. Constans, 1959, CUF modifiée : « il savait également »)

L’exemple montre par ailleurs que cognōscere introduit de préférence des compléments ayant trait à des états ou à des actions dynamiques, avec un aspect perfectif, nécessaire, en règle générale, pour que se réalise la perception sensorielle-intellectuelle.

Cette acquisition perceptive se fait de préférence grâce à l’intervention des facultés sensitives, raison pour laquelle il n’est pas étonnant que ce verbe puisse faire partie, comme terme résultatif, d’une relation graduelle avec des verbes de perception auditive10) (dans le cas d’une communication orale) ou visuelle11) (perspiciō, uideōcognōscō), où l’on peut aussi apprécier la correspondance déjà mentionnée (uīdī : sciō ; cf. gr. οἶδα) :

  • Pl. Ps. 1002 : Ba. uideo et cognosco signum. […].
    « Balion : Je vois, je reconnais l’empreinte. » (traduction A. Ernout, 1938, CUF)

Ainsi, l’interruption du canal sensoriel ou sa distorsion mettent un terme à la possibilité de la perception intellectuelle :

  • Ov. M. 11, 466-468 :
    […] ubi terra recessit
    Longius atque oculi nequeunt cognoscere uultus,
    Dum licet, insequitur fugientem lumine pinum.
    « […] quand la terre a reculé dans le lointain, quand les yeux ne peuvent plus reconnaître les visages, elle suit encore du regard, aussi longtemps qu’elle le peut, le navire qui fuit. » (traduction G. Lafaye, 1930, CUF)

Et pour ces mêmes raisons, cognōscere est capable de fonctionner comme terme causatif dans une relation de complémentarité lexicale avec les verbes de ‘monstration’12)

(ostendō, dīcō .- cognōscis):

  • Sall. J. 71, 2 : cognitis Bomilcaris uerbis .
    « après avoir pris connaissance du message de Bomilcar » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

De fait, cognōscere peut faire partie d’une relation intersubjective13) avec des verbes propres à exprimer une information (narrō, expōnō, dēclārō, certiōrem faciō ; cf. § 4.2, Varr., L. 6, 51 et Cic., Att. 5, 20, 8) ; en outre, compte tenu de ce qui vient d’être exposé, ignōrāre fonctionne comme l’antonyme de cognōscere.



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1) Il est probable, en effet, que ce verbe présente l’allomorphe con-, terminé par une nasale dentale, du préverbe com-.
2) G. HAVERLING (1996,142 et suivantes) attribue à ce verbe une valeur ponctuelle. Cet auteur (2000) offre une analyse détaillée des preuves syntaxiques qui justifient cette caractérisation aspectuelle.
3) Ce § 5.1.3. ainsi que le § 5.3. illustrent la méthode et la terminologie de B. Garcia-Hernandez : « L’aspect graduel représente les différentes phases de la progression d’une action en expression grammaticale (infectumperfectum : quaeroquaesiui) ou d’un procès d’actions en expression lexicale : ‘non résultatif’ → ‘résultatif’ : quaerereinuenire ». Voir « Le système classématique des relations intersubjectives et intrasubjectives ».
4) Voir aussi P. BERRETONI (1971, 90-91, n. 1) : « Il più antico valore dei presenti del tipo *ǵnōskō non è quello stativo di ‘sapere, conoscere’ (significato che è piuttosto devoluto a forme aoristiche o di perfetto della stessa o di altra radice : lat. nōuī, gr. γνῶναι o οἲδα eccetera), quanto quello ‘stadiale’ di ‘venire a sapere, giungere alla conoscenza’ per medio di repetute operazioni psichiche o sensoriali.»
5) Cl. MOUSSY (2005, 258-259).
6) Cl. MOUSSY (2005, 252-253).
7) Sur les différences entre intellegere et cognoscere, voir B. SEGURA ET C. ARIAS (1986, 149). Cf. en outre Her. 4, 1 :
sed facilius nostram rationem intelleges si prius quid illi dicant cognoueris : « Mais tu comprendras plus facilement mes raisons si tu sais d’abord ce que disent les Grecs. » (traduction G. Achard, 1989, CUF).
8) Relation graduelle (cf. n. 5 ci-dessus) qui peut être exprimée avec les expressions analytiques certior fiericertus esse et qui est proportionnelle à celle d’acquériravoir (cf. J. F. DOMÍNGUEZ, 1995, 63). Dans la même position structurelle que la ‘perception intellectuelle’ on peut replacer quelques verbes signifiant ‘trouver’ (inueniō, reperiō) et même des verbes de ‘préhension’ et d’‘appréhension’ (capiō [cf. it. capire], accipiō, concipiō, deprehendō, comprehendō, etc.) ; cf. J. F. DOMÍNGUEZ (1995, 63, 169, 248).
9) Différence perceptible également dans l’opposition française entre les verbes connaître et savoir, et leurs dérivés respectifs, connaisseur et savant (cf. P. LERAT, 1972, 55, 57). Comme en français et en espagnol, cognoscere exprime de préférence la connaissance expérientielle (l’intériorisation par l’expérience de la connaissance ; cf. § 4.2.A) et scire la connaissance objective (la connaissance sur les entités de la réalité et qui pose une distance entre le sujet et l’objet de la connaissance). Voir, sur cette distinction, E. L. PALANCAR (2005, 19-22).
10) Cf. B. GARCA-HERNÁNDEZ (1977a, 117).
11) Cf. B. GARCA-HERNÁNDEZ (1976, 125) ; d’autres lexèmes de cette sphère significative susceptibles d’établir la relation graduelle mentionnée sont uideō, cernō, prōuideō, etc. Sur l’analogie structurelle entre le champ de ‘voir’ et celui de ‘comprendre’, cf. ibid. : 124. La combinaison perspectus et cognitus est fréquente. Pour ce qui est de la différence entre perspiciō, comme verbe de ‘perception intellectuelle’, et cognōscō, voir B. SEGURA ET C. ARIAS (1986, 142).
12) La complémentarité lexicale est une « relation intersubjective », ce qui signifie que les actions dénotées, tout en constituant les parties d’un même procès, exigent des sujets différents : le complément de la première action devient le sujet de la suivante, comme par exemple dans pater pecuniam filio datpecunia filio est. Cf. B. GARCA-HERNNDEZ, « Le système classématique des relations intersubjectives et intrasubjectives ».
13) Voir la note précédente.