cŏgnōsco, is, ĕre

(verbe)



1. Graphie, phonétique, phonologie

1.1. Variantes graphiques

On trouve sporadiquement des variantes graphiques en <congn > en latin tardif (cf. congnoscebat dans Vulg. Matth. 1,25). La séquence graphique <ng > dans <ngn > pourrait noter la nasale vélaire, comme cela est proposé par plusieurs auteurs pour signum à propos des graphies en <ngn > (cf. signum, § 1 ).

On trouve aussi les variantes cognuscent et cognuscendam chez Grégoire de Tours (VIe s.) : la fluctuation entre les graphies o et u est un phénomène général dans les textes tardifs, qui reflète l’évolution des phonèmes [ō] et [ŭ] du latin classique vers le même phonème [ọ].

On relève en outre une graphie conosco au VIIe s. de notre ère, chez l’Anonymus ad Cuimnanum (Expossition latinitatis, 15, 72).

1.2. Particularités phonétiques, phonologie

Pour traiter de la phonétique et de la phonologie de cognosco, il est nécessaire de prendre en compte préalablement les conclusions des paragraphes sur la formation du mot (§ 5.1 et § 6.2) et sur les descendants romans (§ 7 ), qui sont résumées ici.

Le verbe cognōscō est une formation ancienne de date latine à l’aide du préverbe cŏn- sur le verbe simple gnōscō « connaître », devenu nōscō dès l’époque archaïque par simplification du groupe consonantique initial gn- en n-1). Les graphies en <gn> pourraient être des graphies conservatrices et archaïsantes à une époque où l’initiale consonantique du verbe s’était déjà simplifiée en [n] dans la prononciation.

Les séquences gnō- / - constituent alors en synchronie deux variantes orthographiques pour le radical latin signifiant « connaître »2).

En outre le contingent le plus volumineux des lexèmes des langues romanes issus de ce verbe latin permet de faire l’hypothèse d’une réfection cyclique (de re-composition3)) de date latine plus récente, correspondant à une nouvelle préverbation en con- sur la base du verbe simple sous sa forme actualisée nōscō (sans g- initial), selon une analyse morphologique en *con-nōscō et une prononciation en [kon.'no:s.ko:].

1.2.1. Réalisation phonétique et prononciation

Pour la réalisation phonétique du préverbé ancien, issu morphologiquement de la forme ancienne gnōscōdu verbe de base précédé du préverbe con-, c.-à-d. *con-gnōscō, on suppose généralement une prononciation [koŋ.'no:s.ko:] avec une nasale gutturale à la coda de la première syllabe.

En effet, on suppose généralement que la séquence graphique <gn > dans cognōscō – comme dans agnōscō, ignōscō, signum, agnus, etc. – se prononçait [ŋn], c.-à-d. en nasale gutturale suivie de nasale dentale (voir l’article signum, § 1; et M. Keller, 1992, 7-8). Si le verbe cognōscere provient de *cŏn-gnōscere, le groupe consonantique [ngn] évolua vers [ŋŋn], puis avec simplification de la géminée : [ŋn] (voir l’article signum, § 1; et M. Keller 1992, 13)4).

Mais pour la réalisation phonétique du second préverbé, plus récent, formé par la suite dans le courant de la latinité sur la forme devenue usuelle nōscō selon une analyse morphologique ou morphématique en *cŏn-nōscō, il convient de poser la prononciation [kon.'no:s.ko:] avec une nasale dentale à la coda de la première syllabe.

C’est cette dernière prononciation [kon.'no:s.ko:] qui est la source des lexèmes dans le plus grand nombre de parlers romans, où le groupe intérieur [n.n] de deux nasales dentales hétérosyllabiques se simplifie en une nasale dentale simple ; celle-ci se trouve alors à l’attaque de la seconde syllabe, qui porte l’accent de mot (fr. connaître) (voir § 7 ). La date de la simplification des géminées latines n’étant pas assurée5), on ne sait s’il faut poser dès le latin – au moins dans certaines variations en latin tardif – la forme [ko.'no:s.ko:].

L’autre prononciation [koŋ.'no:s.ko:] est également attestée par le devenir de cognosco dans certains parlers romans, moins nombreux, et situés géographiquement dans des zones plutôt périphériques de la Romania (voir § 7). Le groupe consonantique intérieur [ŋ.n] semble y avoir subi le même traitement phonétique que le même groupe, noté par la séquence graphique <gn>, dans lat. signum « signe », agnus « agneau », etc. (voir l’article signum, § 1). Après assimilation réciproque de la nasale gutturale et de la nasale dentale, on aboutit probablement ici à un groupe de deux nasales palatales, qui se simplifie en une seule nasale palatale dans la plus grande partie du domaine roman (fr. signe, agneau, etc.).

1.2.2. Séquence phonologique

Selon A. Christol et C. Touratier6), il convient de poser un archiphonème /K/ vélaire (un phonème sous-spécifié) à la coda de la première syllabe : /koK.'no:s.ko:/, toute consonne vélaire devenant nasale vélaire en cette position. On ne peut, en effet, poser la séquence phonologique */koŋ.'no:s.ko:/, puisque la nasale vélaire n’est pas considérée comme un phonème en latin.

Les descendants dans les langues romanes (cf. § 7, les données du DERom) obligent à poser comme source deux séquences phonologiques, l’une avec /g/ à la coda de la première syllabe en latin, et l’autre avec /n/. Comme nous l’avons vu, cette double chaîne de filiation attestée par les langues romanes prolonge probablement deux verbes préverbés latins différents, l’un fait sur la forme ancienne gnōscō, l’autre, plus récent, bâti sur la forme actualisée nōscō .

Puisque, selon le DERom (§ 7), le critère de distribution entre ces deux séquences dans les parlers romans est de nature diatopique (géographique), il conviendrait de déterminer si cette situation était déjà installée en latin (et à quelle époque du latin), ou du moins s’il existait déjà en latin de simples variations diatopiques, qui n’étaient pas encore renforcées en des divergences phonologiques, mais qui étaient déjà les indices de l’évolution future. Une telle recherche semble a priori délicate, étant donné la carence de nos documents (cf. § 3.3. sur les variations diatopiques).



Retour au plan ou Aller au § 2

1) La forme ancienne du groupe consonantique gn- initial (gnōscō) est encore sporadiquement attestée en latin archaïque (voir Caecil. Com . 287 ; Pl. Men. 499-500 ; Poen. 1185 ; St. 124 ; Her. 3, 6, 12.
2) Pour le rattachement à la racine i.-e., voir les § 2.3., 5.1.1. et 6.2.
3) Selon A. Christol lors des séances de l’équipe des rédacteurs du DHELL du 15-1-2011 et 19-2-2011.
4) Le problème de l’interprétation de la séquence graphique <gn> du point de vue phonétique, phonologique et morphématique se pose dans les mêmes conditions dans l’adjectif ignārus, que pour le groupe <gn> de cŏgnōscō. En effet, on a dans les deux termes une nasale (anciennement dentale) à la coda de la première syllabe et devant la frontière de morphème ainsi qu’une occlusive dorsale (« gutturale ») à l’attaque de la seconde syllabe (accentuée) et derrière la frontière de morphème.
5) Selon J.-P. Chambon (communication privée), la dégémination est un changement quasi panroman (avec les seules exceptions du sarde et de l’italien centroméridional). Elles sont postérieures aux deux diphtongaisons (ascendante et descendante, c.-à-d. « romane » et « française ») et à la sonorisation des sourdes intervocaliques. En français, elles sont postérieures à la diphtongaison de */a/ accentué. Cependant, leur grande extension géographique plaide en faveur d’un changement remontant à une date ancienne.
6) Avis émis lors de la réunion des rédacteurs du DHELL du 19-2-2011.