cĕlĕbĕr, -bris, -bre

(adjectif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Si celeber est bien sûr à l’origine du fr. célèbre, la signification de « célèbre » n’est qu’un emploi parmi d’autres car l’adjectif latin présente une riche polysémie.

A. « Fréquenté » et « répandu »

Les deux valeurs ont des liens étroits.

A.1. « Fréquenté »

L’adjectif s’applique à des lieux concentrant une forte présence humaine et ce dès le latin préclassique :

  • Pacuv. Tr.185 (Warm.) :
    Quod ego in acie celebri obiectans uitam bellando aptus sum.
    « […] parce qu’en exposant ma vie dans une ligne de bataille nombreuse, je suis prêt pour combattre. »
  • Cic. Arch. 4 : […] Antiochiae […], celebri quondam urbe et copiosa atque eruditissimis hominibus liberalissimisque studiis adfluenti […].
    « […] Antioche, autrefois très fréquentée et riche, centre d’hommes instruits et d’études libérales […]. » (traduction F. Gaffiot, 1959, CUF)
  • Pline le J. Ep. 3, 6, 4 : […] ut statuam in patria nostra celebri loco ponerem […].
    « […] pour placer la statue en un lieu fréquenté dans ma patrie […]. »

Cet emploi de celeber a d’ailleurs comme antonyme desertus :

  • Cic. Part. 36 : […] loci […] celebres an deserti .
    « […] savoir si les lieux sont fréquentés ou abandonnés. »

De là un sémème « peuplé, fréquenté » : /(espace ou lieu) occupé/ /avec une large diffusion/.

A.2. « Répandu »

Appliqué aussi à ce qui occupe l’espace, celeber signifie « répandu, très présent ». Cet emploi, qui reste limité et n’est pas dégagé par le Thesaurus, est donné par le Grand Gaffiot comme dernière valeur du mot avec un exemple du milieu du premier siècle ap. J.C. :

  • Pline l’A. 34, 2 : […] lapide celebri trans maria […].
    « […] pierre très répandue au-delà des mers […] »

mais il est plus ancien :

  • Cic. Phil. 14, 16 : […] ut idem dies non modo iniquissima me inuidia liberaret, sed etiam celeberrima populi Romani gratulatione auxerit.
    « […] si bien que le même jour vint non seulement me libérer de l’hostilité la plus injuste, mais encore me combler des félicitations les plus larges du peuple romain. »

Il en résulte un sémème
« répandu » : /qui occupe (l’espace ou le lieu)/ /avec une large diffusion/

que l’on mettra en parallèle avec
« peuplé, fréquenté » : /(espace ou lieu) occupé/ /avec une large diffusion/,

pour observer que la différence /occupant/ /occupé/ correspond en fait aux deux points de vue d’une notion plus large, celle de présence marquée dans un espace. La variation dépend du contexte, selon que le substantif qualifié est un lieu, par définition stable, ou renvoie à un référent susceptible de se déplacer et de s’accroître. Il s’agit, dans la typologie de R. Martin1), d’une polysémie sélectionnelle, qui est externe car liée aux termes déterminés par l’adjectif.

B. Appliqué à une fête célébrée

Celeber s’applique aussi à la fête célébrée et la diversité des traductions françaises (célébré, fêté, solennel) invite à préciser l’emploi.

B.1. Analyse de l’emploi

Celeber qualifie en particulier un jour comme étant celui d’une fête religieuse et il paraît très proche de festus auquel il est lié en :

  • Pl. Poen. 757-758 :
    Mitte ad me, si audes, hodie Adelphasium tuam
    die festo celebri nobilique Aphrodisiis.
    « Veux-tu m’envoyer, s’il te plaît, aujourd’hui, ton Adelphasie : c’est la fête solennelle et illustre des Aphrodisies » (traduction P. Grimal, 1991, Gallimard).

Toutefois, à celeber paraît souvent attachée une nuance précise, car l’adjectif se trouve en relation avec des termes exprimant l’accomplissement de rituels et la manifestation de sentiments collectifs :

  • Liv. 25, 12, 15 (sur les Jeux Apollinaires) : Populus coronatus spectauit, matronae supplicauere ; uolgo apertis ianuis in propatulo epulati sunt celeber que dies omni caerimoniarum genere fuit.
    « Le peuple y assista couronné, les mères de famille firent des supplications ; on festoya en public, portes ouvertes, dans les cours des maisons, et on fêta ce jour par toutes sortes de cérémonies » (traduction F. Nicolet-Croizat, 1992, CUF)
  • Liv. 39, 7, 3 : […] ut facile appareret […] triumphum esse militari magis fauore quam populari celebrem .
    « […] il apparaissait clairement que ce triomphe était entouré plus de la faveur des soldats que de la faveur populaire. » (traduction A.-M. Adam, 1994, CUF)
  • Tac. An. 2, 73, 1 : Funus sine imaginibus et pompa per laudes ac memoriam uirtutum eius celebre fuit.
    « Ses funérailles, sans images et sans pompe, furent célébrées au milieu de ses louanges et du souvenir de ses vertus. »

Celeber signifie donc que, pour un dieu ou lors de circonstances particulières (funérailles, triomphe), s’accomplit tout un cérémonial collectif.

B.2.Place de la signification

Mais comment situer cet emploi par rapport aux autres ? La question se pose d’autant plus que la traduction peut hésiter entre « fréquenté » et « célébré », comme le montrent ces deux exemples d’Ovide à propos des jeux. L’on confrontera ainsi :

  • Ov. M. 1, 446 :
    Instituit sacros celebri certamine ludos, […]
    « Il institua, sous forme de concours solennels, des jeux sacrés. » (traduction G. Lafaye, 1957, CUF)

et :

  • Ov. Am. 3, 13, 3-4 :
    Casta sacerdotes Iunoni festa parabant
    per celebres ludos indigenamque bouem
    « Les prêtresses de Junon se disposaient à célébrer la chaste fête de la déesse par des jeux très fréquentés et par le sacrifice d’une génisse indigène. » (traduction H. Bornecque, 1961, CUF)

L’interprétation par « fréquentés » se justifie ici car le contexte fait porter l’information sur l’organisation pratique (la génisse) et elle est préférable à celle de « solennels » pour l’exemple des Métamorphoses car l’idée de solennité se trouve déjà exprimée par sacros.

Ce qui paraît une simple hésitation de traducteur moderne témoigne de liens très étroits entre les deux significations. En effet, l’affluence est une composante nécessaire des fêtes :

  • Cic. Verr. II, 4, 107 :[…] Syracusani festos dies anniuersarios agunt celeberrimo uirorum mulierumque conuentu.
    […]les Syracusains célèbrent des fêtes annuelles avec une foule très nombreuse d’hommes et de femmes. »
  • Cic. Verr. II, 4, 151 :Etiam hercule illud in Syracusanis merito reprenderetur, si, cum diem festum ludorum de fastis suis sustulissent celeberrimum et sanctissimum, quod eo ipso die Syracusae a Marcello captae esse dicuntur, idem diem festum Verris nomine agerent …
    « Ce qu’on reprocherait avec raison aux Syracusains, ce serait d’avoir retranché de leurs fastes, - parce que c’était, disait-on, l’anniversaire de la prise de Syracuse par Marcellus, - un jour de fête très couru et très sacré, pour célébrer ce même jour de fête sous l’invocation de Verrès … » (traduction G. Rabaud, 1979, CUF).

À l’inverse, célébrer un dieu ou un triomphe suppose la foule, comme le montre celeberrima en accord avec le sujet de dea colitur :

  • Ov. M. 1, 747 :
    Nunc dea linigera colitur celeberrima turba.
    « Maintenant la déesse est honorée de toutes parts d’une foule vêtue de lin […]»,

et la foule peut même changer la portée de la cérémonie :

  • Liv. 4, 20, 3 (à propos de Cossus, victorieux avec le dictateur contre Véies) :
    […] auerteratque in se a curru dictatoris ciuium ora et celebritatis eius diei fructum prope solus tulerat.
    «[…] il avait détourné du char du dictateur sur lui-même les regards de la foule et il avait emporté presque tout seul le bénéfice de la célébration de cette journée.»

De là un sémème :
« célébré » : /honoré par un cérémonial/ /important/ /lié à une fréquentation étendue/,

mis en relation avec
« peuplé, fréquenté » : /(espace ou lieu) occupé/ /avec une large diffusion/.

Il n’existe en apparence aucun sème commun, mais le sémème de « fréquentation » se retrouve dans celui de « célébré » et il comprend deux sèmes de plus avec modification d’archisémème, si bien qu’il s’opère une polysémie d’acceptions de nature métonymique2)). Elle est interne car le passage de l’une à l’autre repose sur un jeu de relations propres aux sémèmes3)). Sur un plan notionnel en revanche le lien est très fort. La célébration suppose l’affluence. En effet, elle sert la religion de la cité, et le cérémonial contribue à marquer les liens entre les hommes et les dieux dans la recherche de la nécessaire pax deorum ; par ce cérémonial, les hommes demandent des faveurs aux dieux ou les remercient, comme le montre en particulier le rituel des fêtes agraires, même si le sens se perd4)). L’organisation des jeux est nécessairement collective car, outre leur fonction sociale, la célébration du dieu s’accompagne d’« un déploiement de force, d’énergie vitale qui, comme le sacrifice, nourrit le dieu et le revigore5))

C. Appliqué à une notoriété

Bien des contextes de l’adjectif décrivent la réputation ou la gloire d’une personne, mais cela n’implique pas qu’il signifie « célèbre, illustre ».

C.1. Une rumeur « étendue »

L’adjectif qualifie une rumeur, une notoriété, une gloire, et le terme signifie qu’elle est répandue :

  • Liv. 37, 48, 1 : […] rumorem celebrem Romae fuisse.
    « […] que la rumeur s’est répandue à Rome. »
  • Tac. H. 1, 52, 3 : […] instigare Vitellium, ardorem militum ostentans : ipsum celebri ubique fama, nullam in Flacco Hordeonio moram.
    « […] il ne cessait d’exciter Vitellius en lui montrant avec complaisance l’ardeur de l’armée ; Vitellius lui-même avait une notoriété largement répandue et, concernant Flaccus Hordeonius, il n’y avait aucune irrésolution. »

C’est là une application référentielle nouvelle, mais comme l’information porte sur la diffusion de la notoriété dans le temps et dans l’espace, il est légitime d’intégrer cet emploi dans le sémème « répandu » (cf. § A. 2. ).

C.2. « Connu, célèbre »

L’adjectif s’applique aussi à ce qui est très connu. L’énoncé précise l’extension spatiale ou temporelle de cette célébrité :

  • Liv. 1, 3, 8 : […] Capeto Tiberinus, qui in traiectu Albulae amnis submersus celebre ad posteros nomen flumini dedit .
    « […] Capétus de Tibérinus, qui se noya en traversant l’Albula, donna au fleuve son nom connu pour la postérité. »

ainsi que le vecteur de sa diffusion :

  • Ov. M. 3, 339-340 :
    Ille per Aonias fama celeberrimus urbes
    inreprehensa dabat populo responsa petenti .
    « Tirésias, très célèbre par sa renommée répandue dans les villes de l’Aonie, donnait ses réponses infaillibles au peuple qui venait le consulter. »
  • Vell. 2, 22, 4 : Q. Catulus […] gloria […] celeberrimus […] .
    « Q. Catulus, très célèbre par sa gloire […] » 6).

Cette valeur est attestée sans ambiguïté à partir de Tite-Live et d’Ovide, comme cela ressort des notices du Grand Gaffiot et de l’ OLD, mais elle est en réalité plus ancienne, puisqu’elle se trouve aux 2ème et 1er siècles av. JC :

  • Acc. 195-197 (éd. J. Dangel CUF, à propos du fils de Laerte) :
    Inclute, parua prodite patria,
    nomine celebri claroque potens
    pectore […]
    .
    « Illustre, réputé par ta petite patrie, puissant par ton nom célèbre et ta brillante intelligence […]. » (trad. J. Dangel).
  • Cic. Verr. II, 3, 61 : […] res est quam dicturus sum, tota Sicilia celeberrima atque notissima […].
    « […] l’affaire que je vais expliquer est très célèbre, très connue dans toute la Sicile […]. »

L’emploi est plus usuel au 1er siècle ap. J.-C. Bien des contextes élargis font ressortir que la notoriété désignée par celeber est attachée au sujet avant qu’il ne s’engage dans une nouvelle action. Elle est ce capital de renommée largement répandu et avivé qui entoure déjà la personne :

  • Liv. 4, 54, 8 (à propos des relations politiques tendues entre la plèbe et les Patres) : Inritatis utriusque partis animis, cum et spiritus plebs sumpsisset et tris ad popularem causam celeberrimi nominis haberet duces, patres, omnia quaestoriis comitiis ubi utrumque plebi liceret similia fore cernentes, tendere ad consulum comitia, quae nondum promiscua essent .
    « Au milieu de l’irritation des deux partis, comme la plèbe avait pris de l’assurance et qu’elle avait retenu trois hommes au nom très célèbre pour la cause du peuple, les Pères, voyant que partout où la plèbe avait toute liberté, les choses se passeraient toutes comme dans l’élection des questeurs, inclinaient vers des élections consulaires qui n’étaient pas encore ouvertes à tous. »
  • Vell. 2, 9, 2 : Q. Mucius iuris scientia quam proprie eloquentiae nomine celebrior fuit .
    « Quant à Q. Mucius, c’est à sa science de juriste plus qu’à son éloquence proprement dite qu’il dut sa célébrité » (traduction J. Hellegouarc’h, 1982, CUF).

Il n’existe aucun énoncé signifiant que le sujet voudrait être celeber par une action politique ou un succès militaire et celeber se dit d’une notoriété bien établie, mais elle n’est pas un bien que l’on recherche. Cela expliquerait que Cicéron et César fassent de ce sens de l’adjectif un usage si limité ou nul, eux qui illustrent, par leurs écrits et leurs actions, la recherche de la gloire comme valeur de l’action sous la République7)). L’on comprendrait alors qu’à l’inverse il soit plus usité par les auteurs de l’époque claudienne (Velleius Patercullus, Valère Maxime et Quinte-Curce) à un moment où est avérée la rupture avec la République et donc avec les enjeux politiques et moraux de ses luttes. L’adjectif est fréquent chez Pline l’Ancien :

  • 2, 210 : Celebre fanum habet Veneris Paphos, in cuius quandam aream non impluit
    « Paphos a un temple connu de Vénus, dont une cour n’a jamais reçu de pluie »,

car être celeber devient un critère dans la hiérarchisation des phénomènes8), selon une démarche qui organise la pluralité plutôt qu’elle n’accède à de nouvelles vérités en démontant la nature9)).

Celeber se retrouve en latin tardif pour une notoriété bien établie :

  • Aus. Mos . 108-109 (à propos de la lotte) :
    […] ne lata Mosellae
    flumina tam celebri defraudarentur alumno
    .
    « […] afin que la vaste Moselle ne soit pas privée d’un si illustre nourrisson. »
  • Aug. Civ. 15, 11 : […] codices, quos in auctoritatem celebriorem suscepit ecclesia […] .
    « […] des textes que l’glise élève à une autorité plus reconnue […]. »

La notoriété exprimée par celeber est donc non seulement très répandue mais elle est attachée au sujet avec force et cet ancrage en fait une donnée d’évidence, incontournable dirait-on aujourd’hui, avant toute action ou tout jugement ultérieur. Ces deux aspects, bien marqués par les contextes10), servent de base à un sémème
« célèbre » : /dont la connaissance/ /est largement diffusée/ /et s’accompagne d’une notoriété valorisante/ /bien établie/

qui se rattache à
« répandu » : /qui occupe l’espace ou le lieu/ /avec une large diffusion/.

Le sème /qui occupe l’espace/ est implicite dans la diffusion de la connaissance et donc il ne s’efface pas. Il n’y a que l’adjonction du sème de connaissance, caractéristique d’une polysémie d’acceptions métonymique interne aux sémèmes de l’adjectif11)).

L’adjectif celeber trouve son unité dans l’idée de forte occupation de l’espace.

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1) Sur les écarts de sens et les formes de polysémie en latin DHELL -4ème partie.
2) 2
3) 3
4) 4
5) 5
6) De même Liv. 4, 54, 8 ; 6, 9, 8 ; 27, 40, 6 ; Col. 3, 3 ; Vell. 2, 3, 1 ; 2, 16, 2 ; 2, 18, 4 ; 2, 99, 1 ; Sil. 15, 701 ; Sen. Ep . 29, 12 ; Brev. 20, 1 ; Tac. An . 3, 49, 1 ; 15, 37, 1 ; H . 2, 4, 4.
7) 7
8) Par exemple Pline l’A. 3, 23 : Nunc per singulos conuentus reddentur insignia praeter supra dicta. Tarracone disceptant populi XLII, quorum celeberrimi ciuium Romanorum Dertosani, Bisgargitani . « On prendra maintenant les juridictions l’une après l’autre, pour en présenter les éléments remarquables, outre ceux qui ont été mentionnés ci-dessus. À Tarragone viennent plaider 42 peuples, dont les plus célèbres sont : de droit romain, les Dertosans et les Bisgargitans … » (trad. H. Zehnacker).
9) 9
10) Vell. 2, 3, 1 ; Curt. 9, 6, 23 ; 9, 8, 5 ; Tac. An. 6, 12, 2 ; Gell. 17, 21, 18.
11) 11