calu̯ŭs, -a, -um

(adjectif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Évolution des emplois

Voir §4.

6.2. Étymologie

6.2.1. La position d’EM

EM fait deux entrées différentes pour le substantif calua, -ae F. « crâne » (p. 88) et l’adjectif caluus « chauve » (p. 88), estimant que le substantif calu̯a, -ae « crâne, boîte crânienne » n’est pas apparenté à l’adjectif calu̯us « chauve » : ce serait un « nom populaire » du crâne et de la tête signifiant à l’origine « cruche » ; il aurait été rapproché de calu̯us par étymologie populaire :

EM p. 88, s.u. calua, -ae F. « crâne » : « Calua semble d’abord avoir signifié ‘cruche’ (cf. gabata, testa) ; cf. Pompon. Atell. 179 : iam istam caluam colafis comminuissem testatim tibi, où le voisinage de calua et de testatim est caractéristique, et peut-être caluariola, Schol. Iuv. 5,48 ?; mais il a été rapproché de caluus par étymologie populaire (comme dans calua nux, Venus Calua) et Martial ne l’emploie qu’au sens de « crâne dénudé », e.g. 6,57,2, tegitur pictis sordida calua comis. »

6.2.2. Critique adressés à la position d’EM

Mais le passage de Pomponius (apud Nonius 178,25) cité par EM ne comporte pas le mot caluam dans l’édition d’O. Ribbeck :

L. Pomponius Bononiensis 179 R. (Comicorum Romanorum Fragmenta, volume 2, éd. O. Ribbeck, 1962, Hildesheim ; reproduction de l’édition de Leipzig 1873 ; page 252): Iam istam colafis conminuissem [testam] testatim tibi. « Déjà je t’aurais réduit [la tête] en morceaux avec mes coups de poings. »

À la place du caluam cité par EM, le passage comporte le terme testam mis entre crochets droits par O. Ribbeck. Il est donc difficile de tenir compte de ce passage aussi bien pour caluam que pour testam. De toute façon, l’adverbe distributif en -tim testatim signifie « en (petits) morceaux » (Gaffiot). Or l’hypothèse d’EM ci-dessus suppose non seulement la présence de caluuam « crâne » dans ce texte (ce qui n’est pas vérifié), mais aussi le sens de « tête » pour le testa qui est la base de suffixation de testatim. Or c’est seulement à la période tardive que testa peut dénoter dans nos textes la tête des êtres humains (chez Ausone, Caelius Aurélianus, Prudence), et cela par métaphore dans des niveaux de langue très familiers et peut-être même argotiques.

6.2.3. Les sens de testa

En effet, les sens de testa attestés à l’époque classique sont (selon Gaffiot) :

- « tuile, brique » (Cat. Agr. 18,7 ; Varr. R. 2,3,6 ; Cic. Dom. 61),

- « récipient en terre cuite » (Plin. 31,114) ; et en particulier « amphore » chez Horace, « lampe d’argile » chez Virgile,

- « tesson, morceau de poterie, débris de tuile » (Sisenna apud Nonius ; Vitruve testa tunsa « poudre de tuileaux » ; Ovide ; Tacite ; Martial ; Pline l’Ancien).

C’est à partir de ce dernier sens de « morceau de poterie » (donc « morceau » en général) que l’on peut expliquer l’adverbe testatim « en morceaux » dans le passage ci-dessus de Pomponius.

Le dictionnaire de WH (p. 675) donne également pour testa les sens de all. « Platte, Deckel, Schale aus gebrannten Ton », renvoyant donc à des objets en terre cuite. Au vu de cet éventail de dénotations pour testa, il est clair que testa a essentiellement dénoté des objets utilitaires faits par la main de l’homme à partir de terre cuite (que la terre soit cuite au soleil, comme pour les tuiles et les briques, ou qu’elle soit cuite dans un four). Ainsi, si testa en est venu à dénoter la tête des hommes et des animaux, c’est par un transfert métaphorique à partir d’objets de terre cuite de forme arrondie1).

Mais EM p. 688 estime que le sens premier de testa est « coquille », « carapace » pour la tortue, et que de là par métaphore testa en est venu à dénoter « toute espèce de vase fait en argile cuite ou terre de potier, tuile, tesson de tuile ou de poterie ». Il nous semble qu’EM p. 689 inverse l’ordre entre comparant et comparé dans ces transferts métaphoriques.

Si EM (p. 688-689) estime ainsi que le sens le plus ancien de testa est « coquille », « carapace », cependant il reconnaît (p. 689) s. u. testū Nt. indéclinable / testum, -i Nt. que ces termes dénotent des objets faits en terre cuite puisqu’il leur donne comme sens : « couvercle de pot en terre », « pot en terre » ; il cite aussi comme suffixé de testu le substantif testuacium « gâteau » attesté chez Varron (Varr. L. 5,106). Il est donc probable que le radical latin synchronique test- dénote la cuisson ou un objet cuit. Pourquoi l’admettre pour testu, testum Nt. et non pour testa F. ?

Quant au nom de la tortue testudo, -inis F., c’est, à notre avis, un dérivé de testu / testum au sens de « carapace », comme l’animal caractérisé par l’existence d’une carapace. Ce sens de « carapace » pour test- / testu- est issu d’un transfert métaphorique à partir de testu / testum « pot en terre (cuite) » par suite de la ressemblance de forme arrondie.

6.2.4. Formation proposée pour testa

Dans ces conditions sémantiques, le radical latin synchronique test- présent dans testa, testu, testum peut être rattaché à une « racine » de valeur causative signifiant « dessécher » (effet du soleil) ou « cuire » (pour le soleil ou un véritable four) : la « racine » *ters- « sécher, dessécher ».

On lui rattache généralement lat. terra « terre »2) comme « la sèche » de i.-e. *ters-ā. La même « racine » i.-e. est attestée dans lat. torrēre « dessécher, brûler », formation causative i.-e. (à vocalisme o de la « racine » et morphème de causatif i.-e. *-eye-, cf. sk.-aya-) analysable en torr-ē-re avec un radical latin torr- présent dans le causatif torre-facio (Columelle), le verbe de sens progressif torrēscere (fait sur torrēre), l’adjectif torridus « torride », le participe adjectivisé torrens « brûlant » pour le soleil (Liv. 44,38,9 : miles torrens meridiano sole).

Comme causatif, torreo se construit avec l’accusatif de l’entité qui subit le procès de cuire (le patient, la victime) et le nominatif de l’agent qui cuit (le soleil, par exemple). Pline parle de faire sécher et cuire au soleil des poissons :

Pline HN 7,30 : Hi nullum alium cibum nouere quam piscium, quo unguibus dissectos sole torreant. « Ces gens ne connaissent pas d’autre nourriture que les poissons, de sorte qu’après les avoir déchirés en morceaux avec leurs ongles, ils les cuisent au soleil. »

et des raisins :

  • Pline HN 14,84 : ab aliis uua torretur in tegulis
    « d’autres font sécher le raisin sur des tuiles » (traduction J. André 1958, Paris, CUF)
    littéralement : « selon d’autres, le raisin est séché (au soleil) sur des tuiles. »

Le participe parfait passif qui entre dans le paradigme du verbe torrere est tostus, -a, -um « brûlé », formé avec le morphème *-to- sur le degré zéro de la « racine » i.-e. : *tr̥stos (le *-r̥- donnant en latin -ŏr-). En synchronie, en outre, le vocalisme o du radical tos- de tostus était fortifié par le vocalisme o du même radical dans les thèmes d’infectum et de perfectum du verbe torrere. Tos- dans tostus fonctionne donc comme un allomorphe de torr- dans torrere, torrui.

Pour expliquer testa, testu, testum « objet en terre cuite », on peut partir de la « racine » i.-e. au vocablisme e : *ters- suivie du suffixe *-to- ajouté pour marquer l’achèvement et la réalisation du procès de « dessécher, brûler ». On peut penser aussi que le vocalisme e du radical latin dans testa, testu, testum vient d’une différenciation de date latine avec la forme qui servait de participe à l’intérieur du paradigme (tostus). En synchronie, tĕs- peut avoir fonctionné comme un allomorphe de tŏs- et donc, de ce fait, également de tŏrr-.

6.2.5. Les relations diachroniques entre caluus « chauve » et calua « crâne »

Contrairement à la position d’EM (cf. § 6.2.1.), qui estime que l’adjectif caluus « chauve » et le substantif calua « crâne » n’ont pas la même origine, la plupart des linguistes estiment que calua « crâne » est issu de l’adjectif caluus « chauve » par substantivation au féminin comme « tête chauve ». Ce lien est posé par WH (p. 143)3), de Vaan (2000, p. 85-86).

Le dictionnaire de WH (p. 143) met en tête de la même entrée de dictionnaire les substantifs calua, -ae F. et caluaria,-ae F., auxquels il donne la même signification de « crâne ». Il les présente donc comme des doublets lexicaux ou des variantes morphologiques du même lexème. Comme nous l’avons vu (cf. § 5.4.), cependant, les deux termes n’ont pas la même distribution dans les textes et n’ont pas la même connotation, puisqu’ils n’appartiennent pas au même domaine du vocabulaire latin. Ils ont seulement la même dénotation.

Sur l’adjectif caluus « dépourvu de cheveux » est bâti en latin le substantif calu̯a, -ae F. « crâne, boîte crânienne » ; calu̯āria, -ae F. « crâne (de l’homme et des animaux) » est fait sur calua « crâne » ou directement sur caluus « chauve » avec un suffixe -āria F., substantivation du suffixe technique productif en -ārius, -a, -um. Dans cette hypothèse diachronique, ces termes sont apparentés et le sens de « chauve », « crâne chauve », par métonymie, a entraîné celui de « crâne, boîte crânienne ».

Pour l’origine, WH (p. 144, s.u. calvus) pose : *qeleu̯os et italique *kalou̯os en raison d’un anthroponyme osque Kalúvieis « Calvii » à côté de *qelǝuo- dans sk. ati-kūrvaḥ, -kū̌lvaḥ « complètement chauve ». De Vaan (p. 85-86) pose i.-e. *klH-e/owo- « chauve », dont il rapproche sk. ati-kulva- « qui a les cheveux extrêmement fins et clairsemés » et sk. kulva- « chauve ». Il considère en outre que lat. caluus doit remonter à i.-e. *kalVwo- et cite un correspondant en italique (dans l’anthroponymie osque : kalúvieis (gén. sg.), kalaviis (nomin. sg.), l’équivalent de lat. Caluius) en remontant à une forme italique *kale/owo-. Moyennant les actualisations dues aux évolutions de la grammaire comparée, de Vaan reprend donc les positions de WH.


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1) Cette évolution sémantique est bien représentée dans les langues : cf. all. Platte.
2) Pour lat. terra “terre”, EM p. 688 propose en outre un dérivé de i.-e. *tēr-es- ou *tĕr-es-, soit *tērsā ou *tĕrsā. Pour la famille dans son ensemble, voir également BRACHET (2014).
3) WH p. 143 estime qu’il faut sous-entendre le substantif testa, -ae F. « tête », ce qui ne paraît pas adéquat, puisque testa au sens de « tête » est attesté seulement à l’époque tardive.