calu̯ārĭă, -ae (f.)

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

Entre sa base latine calua « crâne » et le sens du français calvaire, le latin calu̯ārĭa connaît une évolution sémantique majeure.

A. « Crâne »

Calu̯ārĭa désigne proprement le crâne et la première occurrence connue se trouve chez un auteur du 2ème s. av. J.-C. :

  • Gell, Hist. Ann. Frg. 26, 155, 20 :
    caluariaeque eius ipsum ossum expurgarunt inauraueruntque.
    « ils ont retranché l’os même de son crâne et l’ont recouvert d’une couche d’or. »

Mais c’est surtout un terme de la langue technique, employé par Celse (dans le vocabulaire médical) et Pline l’Ancien :

  • Celse 8, 4, 30 :
    Duo uero sub ictu caluariae pericula sunt, ne uel findatur, uel medium desidat.
    « Sous l’effet d’un coup, il y a deux dangers à craindre pour un crâne, qu’il ne se fende ou qu’il ne s’enfonce. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Pline l’Ancien HN 28, 7 :
    Artemon caluaria interfecti neque cremati propinauit aquam e fonte noctu comitialibus morbis.
    « Artémon faisait boire aux épileptiques de l’eau puisée la nuit à une fontaine, dans le crâne d’un homme tué et non incinéré.» (traduction A. Ernout, 1962, CUF)

Son usage s’étend au-delà de ces auteurs :

  • Apul. M. 3, 17, 5 (à propos de l’attirail préparatoire à des opérations magiques) :
    […] alibi trucidatorum seruatus cruor et extorta dentibus ferarum trunca caluaria.
    « […] le sang recueilli de gens égorgés et un crâne mutilé arraché à la dent des fauves. » (traduction P. Vallette, 1940, CUF)
  • Hier. Ep. 147, 8 :
    […] raros in rubenti caluaria digeris capillos […]
    « […] tes cheveux qui se font rares, tu les aménages sur un crâne rosé […] » (traduction J.-F. Thomas)

B. Calu̯ārĭa désignant le Golgotha

Si le nombre d’occurrences reste limité chez les auteurs qui ne relèvent pas du christianisme, il s’accroît considérablement chez les auteurs chrétiens en contexte spécifiquement chrétien. Cela tient à ce que le mot est employé pour traduire Golgotha littéralement « lieu du crâne », l’endroit de la passion du Christ :

  • Hier. Comm in euang. Matth. 4, 1666:
    […] et uenerunt in locum qui dicitur Golgotha quod est caluariae locus.
    « […] et ils sont venus au lieu appelé Golgota, qui est le lieu du calvaire. » (traduction J.-F. Thomas)

Le calque sémantique est évident. Quant aux raisons de la désignation de ce lieu par le nom du crâne, elles ont été recherchées dans plusieurs voies, sur la base d’idées associées. Le Golgotha de la Passion est le lieu habituel où les condamnés avaient la tête coupée :

  • Hier. Comm in euang. Matth. 4, 1672 :
    Extra urbem enim et foras portam loca sunt in quibus truncatur capita damnatorum et caluariae, id est decollatorum, sumpsere nomen.
    « À l’extérieur de la ville en effet et au-delà de la porte, il y a un endroit où sont tranchées les têtes des condamnés et il a pris le nom de calvaire, c’est-à-dire lieu des décapités. » (traduction J.-F. Thomas)1).

La tête coupée devient alors l’image du péché en un lieu où la présence du Christ annonce la grâce :

  • Hier. Comm in euang. Matth. 4, 1682 :
    […] apparet […] caluariam […] locum significare decollatorum, ut ubi abundauit peccatum superabundet gratia.
    « […] il apparaît que le calvaire désigne le lieu des décapités car, s’il a été riche de péchés, il sera plus riche encore de grâce. » (traduction J.-F. Thomas)

Selon une autre tradition, le crâne qui donnerait le nom à ce lieu serait celui d’Adam, enterré là où il est né, et la passion du Christ à cet endroit annoncerait la résurrection :

  • Hier. Ep. 46, 3 :
    In hac urbe, immo in loco et habitasse dicitur et mortuus est Adam. Vnde et locus, in quo crucifixus est Dominus noster. Caluaria appellatur, scilicet quod ibidem sit antiqui hominis caluaria condita, ut secundus Adam et sanguis Christi de cruce stilens primi Adam et iacentis propagatoris peccata dilueret, et tunc sermo ille apostoli compleretur : ‘excitare, qui dormis, et exsurge a mortuis, et inluminabit te Christus’.
    « C’est dans cette ville ou plutôt en ce lieu même, tel qu’il était alors, qu’Adam, assure-t-on, aurait habité et serait mort. De là le lieu où a été crucifié Notre Seigneur s’appelle Calvaire, parce que là même aurait été enterré le crâne de l’Homme ancien. De la sorte, le second Adam, le sang du Christ étant tombé goutte à goutte de la croix, aurait lavé les péchés du premier Adam, du propagateur de la race humaine qui gisait au-dessous. Ainsi se serait accomplie la parole de l’Apôtre : ‘Réveille-toi, ô toi qui dors, ressuscite des morts, et le Christ t’illuminera’.» (traduction Labourt, 1951, CUF)

Ailleurs, la tête avec les cheveux devient l’image des fautes humaines :

  • Aug. Sermo de passione Domini 3 :
    Quod in loco caluariae crucifixus est significauit in passione sua remissionem omnium peccatorum, de quibus in psalmo dicitur : ‘Multiplicatae sunt iniquitates meae super capillos capitis mei’.
    « Le fait qu’il ait été crucifié dans le lieu du calvaire signifie la rémission de tous les péchés dans sa passion, péchés dont il est dit dans le psaume : ‘Mes injustices se sont multipliées plus que les cheveux de ma tête’. » (traduction J.-F. Thomas),

et elle concentre les manifestations physiques de notre détérioration due à nos fautes :

  • Paul. Nol. Ep. 40, 4, 343, 8 :
    […] iniquitates nostrae […] multiplicatae sunt super capillos capitis nostri, quia plura in nobis iniquitatis quam iustitiae opera numerantur ; et ideo computruerunt et deteriorauerunt cicatrices nostrae a facie insipientiae nostrae, et inueterata sunt ossa nostra, quoniam tacuimus deo
    « […] nos fautes […] se sont multipliées plus que les cheveux de notre tête, parce que l’on compte en nous plus de manifestations de notre injustice que de notre justice : c’est pourquoi pourrissent entièrement et se gâtent les marques de notre démesure à notre visage, tandis que nos os vieillissent à la suite de notre silence envers Dieu. » (traduction J.-F. Thomas).

Il existe une autre explication, qui relie caluaria à l’adjectif caluus, -a, -um « chauve, dégarni », le vide du crâne étant l’image de la faiblesse, en même temps que le lieu où s’impose le signe de la croix :

  • Aug. Ennarr. in Ps. 46, 2 :
    Non erubescimus propter caluariae locum. Ipsa enim cruce in qua illi insultatum est, non permisit caluam esse frontem nostram, quia eam suo ligno signauit.
    « Nous n’avons pas honte à cause du lieu du calvaire. En effet, sur cette croix où il a été insulté, il n’a pas permis que son front soit dégarni, parce qu’il l’a marqué de son signe. » (traduction J.-F. Thomas)


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1) C’est là une tradition répandue, mais elle est en contradiction avec la loi juive qui interdisait que les cadavres demeurent exposés (Flavius Joseph, Guerre des Juifs 4, 5, 2).