bilinguis, -e

(adjectif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

6.1.1. Origine de la valeur « trompeur, fallacieux »

Dans la mesure où bilinguis apparaît dès ses premières occurrences avec ses trois valeurs, il est difficile de reconstruire le processus sémantique qui a mené de l’une à l’autre et, plus particulièrement de décider de laquelle des deux valeurs A « qui a deux langues » ou B « qui parle deux langues » il faut partir pour expliquer l’existence de la valeur C « fallacieux, trompeur ». Celle-ci peut en effet dériver soit du caractère bifide des reptiles et, parmi eux, de la vipère, qui symbolise précisément la tromperie et la méchanceté, soit de la capacité de parler deux langues, qui donne à celui qui la possède le pouvoir de donner deux versions différentes d’une même histoire, par exemple. Le locuteur « bilingue » peut donc paraître « non fiable » à celui qui n’est pas bilingue.

Les occurrences relevées chez les auteurs les plus anciens ne permettent pas de trancher la question de manière définitive. Cependant, on peut dire que chez Plaute au moins, la valeur négative et méprisante de « non fiable, trompeur, fallacieux » dont se charge bilinguis, ne se relie pas à la capacité de parler deux langues distinctes ; en effet, il n’est pas besoin de parler deux langues pour donner deux versions différentes d’un même fait selon les interlocuteurs auxquels on s’adresse : c’est ce que Callicles reproche aux deux servantes dans le Truculentus (cf. § 4.2.A ). La valeur « trompeur, fallacieux », étant donnée l’allusion explicite aux reptiles, doit donc plutôt être reliée à celle de « bifide ».

Une preuve inverse nous est fournie par la comédie du Poenulus, où Plaute fait plusieurs fois allusion au ‘bilinguisme’ en donnant des exemples concrets ; alors qu’on s’attendrait à trouver bilinguis dans cette pièce, l’adjectif n’y figure dans aucun des deux sens qui correspondent aux deux caractéristiques du ‘Cartaginois’ qui donne le titre à la comédie, à savoir la capacité de maîtriser des langues diverses et l’absence de fiabilité. Ces deux caractéristiques, qui représentaient le prototype de tout Cartaginois aux yeux des Romains, sont évoquées dans les termes suivants pour présenter la figure du protagoniste au début de la comédie :

  • Pl. Poen. 112-113 :
    Et is omnis linguas scit ; sed dissimulat sciens
    Se scire. Poenus plane est, quid uerbis opust ?
    « En outre, il sait toutes les langues ; mais il fait semblant, sciemment, de ne pas les savoir. C’est un vrai Cathaginois, c’est tout dire. » (traduction A. Ernout, 1938, CUF)

6.1.2. Influence réciproque de lat. bilinguis et gr. δίγλωσσος

La valeur B « qui parle deux langues » se retrouve dans les témoignages les plus anciens de l’adjectif grec correspondant δίγλωσσος (à partir de Thuc. IV 109, 4). Δίγλωσσος s’applique soit aux Grecs qui parlent n’importe quelle langue étrangère, soit aux étrangers de n’importe quelle langue qui apprenent le grec. Il est alors en concurrence avec d’autres termes grecs se référant à l’acculturation, tels que les composés μιξ-ήλλην ou μιξο-βάρβαρος, dont le premier élément met en relief l’idée de mélange linguistique. Il est donc possible que la valeur B.2 de bilinguis, « celui qui mélange deux langues, qui n’a pas la pureté de sa propre langue », vienne de celle de δίγλωσσος, attestée à une époque plus ancienne.

En revanche, δίγλωσσος ne partage pas les autres valeurs de bilinguis dans ses premières attestations : alors que les valeurs A. « qui possède deux langues, bifide » et C. « trompeur , fallacieux » de bilinguis, évidemment pourvues de connotations négatives et méprisantes, se présentent dès la première attestation du mot et sont les plus fréquentes (Plaute n’emploie bilinguis que dans le sens C), ces valeurs ne se manifestent qu’à l’époque tardive pour δίγλωσσος. Si, en vertu de la superposition formelle des deux adjectifs, bilinguis a pu subir l’influence du sémantisme de δίγλωσσος, il apparaît que l’adjectif grec a, à son tour, subi celle de l’adjectif latin à une époque plus tardive : à la fin, les deux adjectifs en viennent à se superposer presque parfaitement également du point de vue sémantique.

6.2. Etymologie et origine

Le composé est constitué de deux éléments hérités qui possèdent des correspondants dans d’autres langues indo-européennes : bi- et lingua (on renvoie à ce lemme pour les détails).

Les dictionnaires étymologiques présentent bilinguis sous le lemme principal lingua comme s’il s’agissait d’un calque morphologique de δίγλωσσος, c’est-à-dire comme une formation imitant celle de l’adjectif grec et traduisant un à un chacun de ses morphèmes. Par exemple, voici comment Ernout-Meillet présente les choses : « bi-, trilinguis (= δίγλωσσος) ».

Mais, alors que du coté formel, bilinguis se superpose parfaitement à δίγλωσσος, du point de vue sémantique, il y a des divergences (cf. § 6.1 ) : la valeur de « trompeur, fallacieux », secondaire et tardive en grec, se trouve en latin dès les premières attestations de l’adjectif. Par conséquent, il est plus probable que bilinguis soit, à l’origine, une formation parallèle à δίγλωσσος, mais indépendante de l’adjectif grec. Par la suite, bilinguis a pu, par calque sémantique, emprunter à son correspondant grec la référence au mélange linguistique, que δίγλωσσος possède déjà chez Thucydide, et inversement, a transféré à δίγλωσσος la valeur méprisante de « trompeur, fallacieux ».

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