bilinguis, -e

(adjectif)


4.2. Description des emplois : exposé détaillé

A. Qui possède deux langues

Chez Plaute, bilinguis ne se présente jamais avec la valeur B. de « bilingue », mais toujours avec deux valeurs qui gardent un lien très fort avec la duplicité de l’organe anatomique.

A.1. Qui est caractérisé par (la jonction de) deux langues

Dans le passage suivant du Pseudolus, bilinguis désigne, en contexte érotique, la jonction des deux langues des amants :

  • Pl. Pseud. 1260 :
    Nam ubi amans complexust amantem, ubi labra ad labella adiungit,
    Vbi alter alterum bilingui manifesto inter s <e> prehendunt […].
    « Car lorsqu’un amant tient dans les bras son amante, lorsqu’il unit ses lèvres à des lèvres mignonnes, lorsqu’ils s’appréhendent au corps l’un l’autre et confondent leurs langues dans un baiser […]. » (traduction A. Ernout, 1938, CUF)

Cette valeur de bilinguis ne se retrouve pas dans d’autres contextes érotiques.

A.2. Bifide

Dans les deux autres occurrences plautiniennes, on peut certes attribuer à bilinguis la valeur C. de « trompeur, fallacieux » ; cependant, l’adjectif est associé à

la condition des reptiles, ce qui actualise sa valeur concrète de « bifide », la langue fendue étant une caractéristique de ces derniers.

Ainsi, dans l’une, Pégnion se voit reprocher d’être « bifide et dangereux comme un serpent » :

  • Pl. Pers. 299 : Tamquam proserpens bestiast bilinguis et scelestus.
    « Il est comme le serpent, sa langue a double dard, à ce coquin ! » (traduction A. Ernout, 1938, CUF)

Dans l’autre, Calliclès menace deux servantes de leur infliger une punition si elles donnent des versions diverses, ce qui s’adapte parfaitement à leur esprit de vipères :

  • Pl.Truc. 780-781 :
    Quamquam uos colubrino ingenio ambae estis, edico prius :
    Ne duplicis habeatis linguas, ne ego bilinguis uos necem .
    « Quoique vous soyez toutes deux de véritables vipères, je vous en avertis : n’ayez pas doubles langues, ne m’obligez pas pour autant à vous mettre à mort. »

La partie finale de l’énoncé présente une sorte de traduction simultanée ou de glose de bilinguis à travers l’expression duplicem habere linguam (ne duplicis habeatis linguas), se référant concrètement à la capacité de donner des versions diverses par rapport aux interlocuteurs.

Mais l’allusion aux reptiles se manifeste dans ne ego bilinguis uos necem, où la menace de les tuer en tant que bilinguis, est mise en relation non pas avec le « bilinguisme », mais avec la nature non fiable des reptiles à langue bifide, qui s’accorde avec la qualité reconnue aux deux femmes.

B. Qui parle deux langues

B.1. Bilingue

L’auteur le plus ancien de la littérature latine chez qui bilinguis soit attesté est Ennius, dans le syntagme Bruttace bilingui :

  • Enn. Ann. 649 V. = P.-Fest. 31 L. : Bruttace bilingui Ennius dixit, quod Bruttii et Osce et Graece loqui soliti sint.
    « Ennius a parlé d’un Bruttax bilingue, parce que les Bruttiens sont capables de parler et l’osque et le grec. »

D’après le témoignage de Porphyrion dans son commentaire à Horace, ce syntagme aurait été repris tel quel par Lucilius :

  • Porph. ad Hor. I 10, 30 (frg. 1124 M.) : Ideo ergo et Ennius et Lucilius Bruttate bilingui dixerunt.
    « Pour cette raison et Ennius et Lucilius ont fait allusion à un Bruttax bilingue. »

La valeur de bilinguis dans ce contexte nous est assurée par la glose de Festus (31 L.), qui se réfère à la capacité des Bruttiens (population italique de la Grande Grèce) de maîtriser à la fois le grec et l’osque. Le fait que le même syntagme ait été repris par Lucilius, connaisseur, comme Ennius, des réalités de l’Italie du sud, signale que l’expression était vraisemblablement devenue une sorte de dicton ou de proverbe topique diffusé à Rome. Cependant, comme les contextes d’Ennius et de Lucilius sont perdus, notre information sur la valeur à donner à l’adjectif est restreinte à la glose de Festus. Toutefois, les inscriptions confirment que les Bruttiens étaient renommés pour leur bilinguisme. La présence de textes grecs au cœur du pays des Bruttiens montre qu’ils utilisaient couramment, et en concurrence l’une avec l’autre, leur langue native et la langue des villes grecques situées tout au long la côte.

D’autre part, dans la mesure où les Bruttiens s’étaient rangés du côté d’Hannibal pendant la deuxième guerre punique, trahissant ainsi leur alliance avec les Romains, on ne peut pas exclure que, chez les deux auteurs latins qui écrivaient

à une époque encore proche de ces événements, l’adjectif bilinguis puisse faire l’objet d’un jeu de mot entre les deux valeurs de « bilingue » et de « trompeur, traître ».

B.2. Qui mélange deux langues, qui n’a pas la pureté de sa propre langue

Mais la polysémie de bilinguis dans le syntagme Bruttace bilingui employé par Ennius et Lucilius ne s’arrête pas là. On pourrait y entrevoir aussi l’implication de la valeur B.2 « celui qui mélange deux langues, qui ne possède pas la pureté d’une langue ». Cette possibilité nous est suggérée par l’emploi de l’adjectif chez Horace :

  • Hor. Sat. I 10, 30 :
    Scilicet oblitus patriae patrisque, latine
    cum Pedius causas exsudet Publicola atque
    Coruinus, patriis intermiscere petita
    uerba foris malis, Canusini more bilinguis ?
    « Sans doute, oubliant et ta patrie et ton père, alors que Pédius et Publicola Corvinus sueraient à plaider en latin, tu aimerais mieux mêler aux mots nationaux des mots tirés du dehors, comme les gens de Canusium qui sont bilingues? » (traduction F. Villeneuve, 1932, CUF)

Cet adjectif apparaît dans un passage où Horace évoque de manière polémique le style mêlé de mots étrangers qui caractérise son prédécesseur Lucilius, style qu’il critique plus généralement dans cette satire. La comparaison avec les Canusini, habitants d’une petite ville de Grande Grèce, non loin de sa patrie Venusia, permet à Horace de critiquer la mode de mélanger le latin avec d’autres langues (patriis intermiscere uerba petita foris) et plus particulièrement avec le grec (v. 20-21 : uerbis Graeca Latinis / miscuit). À la différence de ce qui se passe chez Ennius et Luciulius, l’adjectif bilinguis ne s’applique plus ici au bilinguisme osco-grec, mais au bilinguisme greco-latin. Le contexte de l’occurrence et le ton méprisant d’Horace montrent combien le regard que poète porte sur le bilinguisme est dépréciatif et mettent en relief l’un des résultats de ce bilinguisme, à savoir le mélange des deux langues sans aucune discipline, producteur d’effets désagréables pour la sensibilité linguistique du poète augustéen.

Les autres auteurs qui emploient bilinguis en référence au code linguistique font allusion à des procédés de mélange de langues sous des perspectives différentes. Ainsi Quinte-Curce met en relation bilinguis avec degeneres:

  • Q.-Curt. 7, 5, 29 : iam bilingues erant, paulatim a domestico externo sermone degeneres.
    « Devenus bilingues, ils abandonnaient peu à peu leur langue natale pour adopter celle de l’étranger. »

Quant à Ausone, fort accoutumé à mélanger le grec et latin, il donne un exemple de l’application concrète de bilinguis à son propre style :

  • Ἄξιον Aὐσόνιος sermone adludo bilingui.

C. Trompeur, fallacieux

Cette valeur est ancienne, attestée chez Plaute. Chez lui, elle semble fondamentalement liée au caractère bifide des reptiles et doit donc être rapprochée de la valeur A (cf. § 4.2.A et § 6.1).

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