auscultāre

(verbe)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

L’emploi primaire d’auscultare le situe dans le champ sémantique d’audire. Il connaît ensuite deux emplois secondaires, par lesquels il est transféré dans les champs sémantiques de parēre et credere, étroitement connectés au premier.

Lorsque le verbe a le sens « obéir », l’objet qu’il régit n’est plus à l’accusatif (te ausculto), mais au datif (tibi ausculto), régime propre au nouveau champ.

Il prend, moins souvent, le sens de « croire » dans des contextes où l’idée d’opinion s’impose à celle d’obéissance.

Auscultare est un terme ‘non résultatif’ en face d’audire; il maintient cette classe aspectuelle à l’égard d’oboedire, verbe formé par préverbation à partir d’audire, et de credere.

Le verbe évolue aussi à l’intérieur même du premier champ sémantique vers la position d’audire. À date ancienne, comme terme ‘non résultatif’, auscultare est employé avec un complément d’objet dont le référent est la source qui émet (dicentem ausculto), tandis qu’audire, comme terme ‘résultatif’, régit un complément faisant plutôt référence au message émis (quae dicit audio). Mais, depuis Plaute, auscultare régit aussi la deuxième classe d’objet, qu’il soit complété par un nom (uocem), un pronom (aliquid), une proposition relative (quae loquitur), interrogative (quid habeat sermonis) et, finalement à partir de cet exemple d’Apulée), infinitive :

  • Apul. M. 9, 3 : exurgo atque []ausculto de meis sic altercare fortunis.
    « Je me lève, et prête l’oreille aux propos échangés sur mon compte […]. » (traduction P. Valette, 1945, CUF).

6.2. Etymologie et origine

Le premier élément de aus-cultāre est le thème aus- (< *h2eus-) de auris (« oreille ») sans rhotacisme.

L’identification du deuxième élément est moins sûre. K. Brugmann, par exemple, a proposé *aus-clitāre (cf. clināre) « incliner l’oreille » ; mais une solution antérieure, déjà soutenue par F. Bopp, a connu un plus grand crédit : auscultare comme métathèse de *aus-clŭtāre, dériverait de *aus-clŭtus (cf. cluēre, in-clŭtus) « écouté de ses propres oreilles », comme gr. ὡτ-ακουστέω « écouter » à côté de *ωτ-ακουστός1). Cependant, d’après EM, s. u., « l’hypothèse d’un dénominatif *culto, issu par métathèse de *clutus (v. clueo) est arbitraire et peu vraisemblable ».

En considérant l’évolution romane *auric(u)lare > a. fr. oreiller, it. origliare « stare in ascolto », V. Pisani (1943) a suggéré la base diminutive, peu convaincante, *aus-culum, qui aurait donné lieu au verbe dénominatif *ausculare, d’où auscultare. Pour H. Hauri-Karrer (1978) -cultare remonte à un participe *cultus de la racine *kel- (-cellere « s’élever »), de sorte qu’auscultare signifierait « dresser l’oreille », comme l’allemand « die Ohren stellen », « die Ohren spitzen ». Ce participe hypothétique aurait été remplacé par celsus, à cause de l’homonyme cultus de colo.

Mais en réalité, il vaut mieux compter sur cultus, un participe très ancien et toujours vivant, et proposer l’explication suivante : -culto, -āre serait le verbe intensif de colo, colere, cultus. Il faut tenir compte du fait que le signifié fondamental de la racine *kwel- de colo est « tourner » (cf. colus « quenouille », collum « cou »)2). Ainsi donc, aus-cultāre serait issu, à l’origine, de l’agglutination d’un syntagme, comme animaduertere , et son signifié serait celui de l’expression aures aduertere, attestée chez Ovide (Fast. 1, 179), Tacite (An. 1, 41, 1) et Silius Italicus (15, 63 ; 16, 211 et 294) (antonyme aures auertere). Cette hypothèse prétend rendre compte à la fois de la forme et du signifié. L’intensif-fréquentatif cultāre, suivi du préverbé excultare, n’ est attesté que dans le CGL 263, 5 :

Γεωρργω· colo culto exculto excolo percolo.

Colere « tourner » s’est très tôt specialisé dans le labour à la charrue, avant d’évoluer vers d’autres signifiés (« cultiver », « habiter », « pratiquer », « soigner », « honorer »), mais son dérivé intensif cultare, comme élement d’un composé, a pu conserver la valeur étymologique. Son synonyme uertere, qui a maintenu la valeur de « tourner », s’est appliqué aussi bien au labour (terram uertere) qu’à l’oreille (aures uertere).



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1) WH, s. u. ausculto; DE VAAN, s. u. auris. Cf. BADER (1962, 265 ; 1983, 34), IEW, s. u. *klew-, *klewe-, *klu « hören » (605-607) ; mais aussi s. u. *kel- « neigen » (552) : lat. ausculto « horche, lausche ».
2) IEW, s. u. *kwel- « drehen » (639 sq.) ; LIV, s. u. *kwelh1 « eine Drehung machen ».