arrŏgō, -āre, -āuī, -ātum (adrogāre)

(verbe)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Le REW, s.u. et le LEI, s.u. citent comme descendant par la voie phonétique le verbe italien arrògere [ar’rɔʤere] « ajouter, intégrer », attesté depuis la fin du XIIIe siècle : la première attestation remonte à 1298, selon le DELI, s.u., et se trouve dans le texte florentin Ordinamenti della Compagnia di S. Maria del Carmine. Les variantes phonétiques et graphiques attestées sont arrogere, arogere, arogiere. Selon le LEI, s.u. le verbe italien arrogere est le seul descendant par la voie phonétique du latin arrogare et il est à séparer des emprunts au latin, qui datent de la période de l’humanisme et qui sont attestés non seulement dans le domaine italo-roman (cf. italien arrogare / arrogarsi), mais aussi dans les domaines gallo-roman (moyen-français arroger / français moderne s’arroger) et ibéro-roman (espagnol arrogarse, catalan et portugais arrogar).

Par rapport au latin, le verbe italien montre un métaplasme, à la suite duquel la consonne vélaire [g] s’est palatalisée [ʤ] devant la voyelle [e]. Selon le LEI, s.u., le métaplasme fut facilité par la présence du participe rogitum, qui est attesté au VIIe siècle aussi bien comme participe que comme nom. Selon le Glossarium mediae et infimae latinitatis de Du Cange, s.u. et le Lexicon latinitatis medii aevi de Blaise, s.u., le participe lat. rogitus est employé à la place de lat. rogatus pour renvoyer au notaire « qui Chartam rogatus scripsit » et aux témoins « qui etiam rogati subscribunt » Du Cange, s.u.. Dans cette valeur il est attesté dans la Lex Salica. Comme nom de procès suffixé en -tus, -tūs M., rogitus désigne un acte notarié (il est synonyme de charta rogata) et, avec la signification d’« acte public rédigé par un notaire », il se trouve aussi dans l’italien rogito, soit comme descendant du latin par la voie phonétique, soit comme emprunt au latin. Selon le FEW, s.u. rogare, le participe est combiné avec opera dans la locution rogita opera, qui désigne les corvées et le service dû au seigneur, d’où les descendants par la voie phonétique en piémontais [‘rœyda], [rœzya], [rœza], [roida] « accord pour mener paître les animaux ensemble ». Dans le Dictionnaire piémontais-italien de Vittorio di Sant’Albio remontant à 1859, le mot ‹ rēūida › désigne le travail imposé par l’autorité publique, et qui est fait être payé. Ces formes du piémontais se trouvent aussi dans le REW, s.u., qui cite des descendants comparables dans le sarde du Campidano arrobaddia, roadia « corvée, travail non payé ». A propos de ces formes, le DES, s.u. précise que, dans le dialecte ancien, arrobatía / arrobadía désigne le droit féodal qui obligeait les gens à travailler les terrains du seigneur et, dans le dialecte moderne, [arroa’δia] dénote toute forme de travail gratuit que les paysans échangent l’un avec l’autre, surtout dans les activités des vignobles et des oliveraies. Il s’agit, selon le DES, s.u., d’un descendant par la voie phonétique du latin rogatiua.

7.1.2. Sémantique

Le verbe italien arrogere est considéré par le GDLI, s.u. comme appartenant à la langue ancienne et littéraire avec la valeur sémantique d’« ajouter, intégrer, compléter avec un ajout ». Il se trouve, par exemple, dans le Canzoniere de Pétrarque :

  • « et duolmi ch’ogni giorno arroge al danno, / ch’i’ son già pur crescendo in questa voglia / ben presso al decim’anno, / né poss’io indovinar chi me ne scioglia » (Canzoniere, L 53ss.)
    « déçu que chaque jour vienne ajouter au mal ; / moi qui me vois déjà grandir dans ce désir / depuis bientôt dix ans, / et ne puis deviner qui m’en délivrera. »

En italien ancien, plusieurs locutions avec des valeurs métaphoriques et renvoyant au champ lexical du feu et du bois contiennent le verbe arrogere LEI, s.u. : arrogere legne alli suo’ danni (lit. « ajouter du bois aux dommages ») « accroître son damne », arrogere legna al fuoco (lit. « ajouter du bois sur le feu ») « accroître l’importance de quelque chose ». Il y a aussi la locution arrogere li scorni e le beffe al danno (lit. « ajouter un mauvais tour au dommage ») « rendre quelqu’un le dindon de la farce ». Ces locutions sont encore employées en italien moderne, mais avec d’autres verbes : aggiungere al danno la beffa (lit. « ajouter un mauvais tour au dommage ») « rendre quelqu’un le dindon de la farce », mettere legna sul fuoco (lit. « mettre / ajouter du bois sur le feu ») « mettre de l’huile sur le feu ».

Les formes de l’impératif arròge / arrògi sont lexicalisées et grammaticalisées en italien ancien comme adverbes au sens de « en outre, en plus ».

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

Lat. arrogāre est à l’origine de plusieurs emprunts par les langues romanes. It. arrogare, arrogarsi est attesté pour la première fois au XVIe siècle, selon le DEI, s.u., plus précisément en 1532, selon le DELI, s.u., dans le poème de Ariosto :

  • « Par che agli onor divini anco s’estenda, / e sia adorata da la gente sciocca, / e che le chiavi s’arroghi d’avere / del cielo e de l’abisso in suo potere » (Orlando furioso XXVI 33)
    « Il semble qu’étendue même aux honneurs divins, / elle soit adorée par la foule imbécile / et se targue d’avoir a sa discrétion / autant les clefs du ciel que celles de l’abîme. »

Il s’agit d’un mot savant signifiant « demander, exiger » ; il est surtout employé à la forme pronominale réfléchie arrogarsi « vouloir quelque chose pour soi-même, s’attribuer quelque chose sans en avoir pas le droit », comme le montre aussi l’exemple ci-dessus. C’est en fait sous la forme pronominale réfléchie que le verbe se trouve aussi attesté en français dans fr. s’arroger et en espagnol dans esp. arrogarse.

En français le verbe s’arroger est attesté depuis le XVe siècle, selon le DHLF, s.u.. En moyen-français il se trouve dans l’expression soi arroger de (+ infinitif) « se prévaloir de ». La construction transitive fr. s’arroger quelque chose, qui existe encore, signifie « s’attribuer quelque chose sans en avoir le droit » et se trouve accompagnée par des noms abstraits comme droit, prérogative, honneur, etc. Le DHLF, s.u. rappelle aussi l’existence d’un verbe fr. arroguer (attesté de la fin du XIVe s. jusqu’au XVIe s.) dont la valeur était « interpeller avec hauteur, agressivement ». Selon le DHLF, s.u. il s’agit probablement d’un sens apparu dans la langue du droit, et issue de certaines valeurs de l’adjectif lat. arrogans. A ce propos, on observe que le REW, s.u. mentionne aussi le cas de certains termes des dialectes italiens, comme le toscan rogare et l’émilien rugär, qui signifient « crier, menacer » et qui sont probablement à mettre en relation et à interpréter comme des rétro-formations de l’adjectif arrogante ou du nom arroganza.


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