arrŏgō, -āre, -āuī, -ātum (adrogāre)

(verbe)



6. Histoire du lexème 

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Le verbe appartient à une série de préverbés impliquant l’idée d’un acte orienté vers le sujet ou dans son intérêt (cf. adopto, apprehendo, arripio, attrahere). La différence est nette avec les préverbés en in- : par opposition à inrogo « je fais opposition contre », adrogo signifie « je m’approprie »1). Il s’opère un glissement de la valeur étymologique du verbe, qui désigne un acte (« s’approprier »), à celle de l’adjectif et du substantif, qui se centre sur la manière d’être et le caractère hautain. Mais l’illusion de la vanité reste un développement secondaire et limité au substantif. Cette répartition se fait ensuite plus tranchée en français : le fait de demander indûment est exprimé par le verbe fr. s’arroger, celle de présomption par fr. arrogant et fr. arrogance.

6.2. Etymologie et origine

Le verbe arrogare / adrogare est un préverbé en ad- du verbe rogare.

Le rattachement de rogāre à la famille de regō et rogus est admis depuis le XIXe s., encore que les détails ne soient pas entièrement limpides, ni au point de vue formel, ni au point de vue sémantique. La racine de regō, posée aujourd’hui sous la forme *h3reĝ-, signifiait « étirer, tendre en ligne droite, étendre, diriger » ; elle connaissait également des emplois intransitifs, « s’étendre, tendre vers ».

Pour la forme, rogāre peut être le dénominatif d’un substantif *rog-o- « fait de se diriger vers » ou d’un adjectif *rog-o- « qui tend vers ». On connaît par ailleurs rogus < *rog-o-s « bûcher funéraire », terme qui s’est spécialisé à l’extrême, mais dont le sens de départ a dû être très large et évoquer tout type de réalisation dressée, érigée, dont le tas de bois destiné à la crémation des corps. Le nom rogus continue probablement un nom d’action à degré o et ton hérité sur la racine, le type grec de βόλος, qui a tendance à évoluer vers le concret et la désignation du résultat du procès : « jet », βρόμος « grondement », γόμος « fait d’être plein » d’où « cargaison », γόνος « naissance » d’où « enfant », δόμος « construction » d’où « maison », πόρος « fait de passer, passage », τόνος « tension » d’où « tendon, sangle ».

Si rogāre est le dénominatif en -ā- de rogus2), la filière sémantique peut être « s’adresser à quelqu’un », d’où « poser une question, interroger ». L’évolution serait comparable à celle de petō « se diriger vers », « aborder quelqu’un », « interroger »3).

Plus récemment, le même De Vaan a évoqué la possibilité que rogāre soit un déverbatif en ‑ā- (mais le degré o est étonnant) comme il en existe beaucoup en latin, avec des valeurs apparemment assez diverses4). Dans cette dernière hypothèse, il serait intéressant, pour le sens, d’évoquer le groupe de pellere « pousser, heurter » et des déverbatifs en -pellāre, appellāre, compellāre, interpellāre : les déverbatifs en -ā- se sont spécialisés pour dénoter l’attitude d’une personne à l’égard d’autrui5).


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1) Sur ces questions, voir F. THOMAS (1938, 22).
2) thèse affirmée par De Vaan 2008 s.u. rogō.
3) Cf. Ernout-Meillet s.u. rogō.
4) valeurs que De Vaan s’efforce de ramener à l’unité en diachronie
5) La racine *pel-h2- signifiait « s’approcher », cf. LIV s.u. ; le sens primitif est conservé dans l’emploi intransitif d’appellere « aborder »