arrŏgō, -āre, -āuī, -ātum (adrogāre)

(verbe)



4.2. Exposé détaillé

Les structures syntaxiques permettent de distinguer plusieurs valeurs.

A. Deux constructions du verbe signifiant « demander pour soi »

L’occurrence la plus ancienne se trouve dans un passage du Rudens de Plaute dans lequel Gripus veut faire jurer Labrax :

  • Pl. Rud. 1332 : […] Accededum huc ; Venus haec uolo adroget te.
    « […] Alors approche par ici, je veux que Vénus te demande ton engagement. » (traduction J.-F. Thomas)

Si P. Grimal1) traduit ce vers par : « Alors, approche par ici, je veux que Vénus soit témoin », adrogare est plus précisément l’équivalent de uindicare pour désigner la demande où le sujet se fait promettre un engagement2) ; il est donc préférable de traduire de la manière suivante : « je veux que Vénus te demande ton engagement ».

Le verbe présente ici un complément à l’accusatif se référant à une personne. Adrogare a une construction similaire dans un seul autre cas, à savoir lorsqu’il est employé pour exprimer une forme d’adoption, appelée adrogatio. Aulu-Gelle (5, 19, 4) explique cette valeur d’adrogare et d’adrogatio par celle de rogare « interroger », car l’adoption ainsi désignée est spécialement celle pour laquelle l’avis du peuple est requis ; mais cet aspect n’est pas nécessairement actualisé dans l’énoncé :

  • Paul, Dig. 38, 2, 49 : liberto per obreptionem adrogato ius suum patronus non amittit.
    « Le patron ne perd pas son autorité quand l’affranchi a été adopté par obreption. »

Qu’il s’agisse d’un engagement ou d’une adoption, adrogare aliquem signifie « demander que quelqu’un vienne à soi », avec l’idée que le sujet demandeur dispose d’une autorité reconnue.

La construction d’adrogare avec un complément à l’accusatif se référant à une chose et un pronom réfléchi au datif est bien plus fréquente que la structure précédente : assez souvent alors, le sujet veut faire reconnaître ses prétentions, alors que celles-ci ne sont pas fondées. La différence entre les actants au sein de ces deux structures permet de conclure à une polysémie externe.

  • Sall. Iug. 85, 25 : Quod ex aliena uirtute sibi adrogant, id mihi ex mea non concedunt.
    « ce qu’ils s’arrogent au nom d’un mérite qui n’est pas à eux, ils ne veulent pas l’accorder à mon mérite personnel. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Cic. Inu. 2, 55 : […] eius malitiam qui non modo rerum, uerum etiam uerborum potestatem sibi arrogare conatur […].
    « […] la méchanceté de l’homme qui essaie de s’arroger un pouvoir non seulement sur les choses mais aussi sur les mots […]. » (traduction G. Achard, CUF, 1994)
  • Hor. Sat. 2, 4, 35 : Nec sibi cenarum quiuis temere arroget artem.
    « Nul ne saurait s’attribuer à la légère l’art des dîners. »
  • Quint. 1, pr. 14 : […] nomen sibi insolentissimum adrogauerunt, ut soli studiosi sapientiae uocarentur.
    « Ils s’arrogèrent un nom très prétentieux car, seuls, ils se faisaient appeler amis de la sagesse […]. » (traduction J. Cousin, CUF)
  • Aug. Epist. 185, 6 : falsam sibi gloriam […] impudentissimo mendacio arrogant […].
    « Ils s’arrogent un semblant de gloire […] par le mensonge le plus impudent. »

D’où deux sémèmes :

  • [1] adrogare aliquem (Pl. +) : /le sujet demande/ /de par sa supériorité/ /que quelqu’un ou quelque chose vienne à lui/
  • [2] adrogare sibi aliquid (Cic. +)  : /le sujet demande/ /pour lui-même/ /la reconnaissance d’une qualité ou d’une réussite/ /en raison du sentiment de supériorité dont il se pénètre/ /et le prend de haut avec les autres/ /tout en masquant la vérité sur ses mérites/, soit plus brièvement, « s’arroger à tort un mérite ».

Outre la chronologie, adrogare aliquem [1] a d’autant plus de chances de constituer la valeur première qu’il est parallèle à rogare aliquem aliquid, attesté lui aussi chez Plaute (Merc. 515), « solliciter quelqu’un sur un point ».

C’est l’autorité inhérente au sujet qui justifie les demandes, mais son ambivalence fait qu’elles concernent l’accomplissement d’une procédure [1] ou la valorisation de la personne par et pour elle-même [2]. Cette différence dans les actants autour d’une notion centrale caractérise une polysémie de sens de nature sélectionnelle3).

B. « Se mettre en avant de manière hautaine »

Parfois il s’agit pour le sujet moins de s’attribuer et de se faire reconnaître des mérites qu’il n’a pas, que de tirer de sa situation une valorisation excessive.

  • Cic. Rep. 1, 50 : Nam optimatis quidem quis ferat, qui non populi concessu sed suis comitiis hoc sibi nomen adrogauerunt ? Qui enim iudicatur iste optimus ? Doctrina, artibus, studiis audio.
    « Quant aux aristocrates, qui pourrait supporter la domination de ces gens, qui se sont arrogés ce titre, non en vertu d’une décision populaire, mais par leur propre vote, dans les assemblées ? Comment juge-t-on que cet homme appartient à l’élite ? J’entends dire que c’est sur la base de sa culture, de ses connaissances spéciales, des études auxquelles il se livre. » (traduction. Es. Bréguet)
  • Tac. Hist. 1, 30, 1 : Nihil adrogabo mihi nobilitatis aut modestiae ; neque enim relatu uirtutum in comparatione Othonis opus est.
    « Je ne me prévaudrai en aucune façon ni de ma noblesse ni de ma sagesse ; en effet le rappel de mes vertus, en comparaison d’Othon, ne s’impose pas » (trad. P. Wuilleumier et H. Le Bonniec).

Le verbe signifie alors « s’enorgueillir de ».

  • Sémème [3] : /le sujet demande/ /pour lui-même/ /la reconnaissance d’une qualité ou d’une réussite/ /en raison du sentiment de supériorité dont il se pénètre/.

Entre « se mettre en avant de manière hautaine » [3] et « s’arroger à tort un mérite » [2], les actants demeurent, ce qui caractérise une polysémie interne. Les valeurs sont des acceptions à cause de l’effacement de sèmes4).

C. « Accorder / s’accorder »

De manière moins fréquente et surtout chez les poètes, arrogare signifie « accorder », par exemple dans les vers suivants (de même en Hor. Epist. 2, 1, 35 et Ov. Tr. 2, 278) :

  • Hor. Od. 4, 14, 37-40 :
    Fortuna lustro prospera tertio
    belli secundos reddidit exitus
    laudemque et optatum peractis
    imperiis decus arrogauit
    .
    « La Fortune prospère a, au bout de trois lustres, ramené l’heureuse issue d’une guerre et, à l’achèvement des campagnes ordonnées par toi, assigné la gloire et l’honneur souhaités. » (trad. Fr. Villeneuve)

L’on retrouve parfois la même structure avec un pronom réfléchi au datif, mais elle exprime alors les initiatives que le sujet peut moralement s’autoriser conformément à la bienséance et à la morale :

  • Amm. 25, 4, 7 : […] ciuilitati admodum studens, tantum sibi adrogans quantum a contemptu et insolentia distare existimabat (Iulianus).
    « Fort soucieux de civilité, et ne se permettant que ce qu’il estimait éloigné du mépris de l’arrogance […]. » (traduction J. Fontaine)
  • D’où un sémème [4] : /le sujet demande/ /en raison du sentiment de supériorité dont il se pénètre/ /que quelque chose soit donné, laissé ou permis à lui-même ou à quelqu’un/.

La signification « accorder /s’accorder » [4] se rattache à « s’arroger à tort un mérite » [2] et les actants sont les mêmes, ce qui établit une polysémie interne. La différence axiologique et le double mouvement d’adjonction et d’effacement des sèmes font que les deux valeurs sont des sens5).


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1) Plaute, Théâtre complet, Paris, Gallimard, 1991.
2) Sur cette valeur, voir Fr. MARX (1989, 229-230).
3) Voir R. MARTIN (19922, 92-95).