arma, -ōrum (n. pl.)

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Le substantif arma est formé à partir du radical latin ar- hérité de i.-e. *h2er- (cf. § 6.2 ) « ajuster, adapter » avec le suffixe *-mo- ici au neutre collectif.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Les auteurs qui ont donné une étymologie à arma rapprochent le lexème soit du verbe arcere « écarter », soit du nom de l’épaule, armus, -i M. (sur la parenté étymologique d’arma et armus, cf. § 6.2 ). Ces deux rapprochements montrent que l’aspect défensif des armes désignées par arma était saillant pour les locuteurs, du moins pour ces locuteurs savants qu’étaient Varron, Verrius Flaccus (dont le texte nous a été transmis par Festus puis Paul Diacre) ou Servius :

  • Varr. L. 5, 115 : Arma ab arcendo, quod his arcemus hostem (Cassiod. in psalm. 34, 21. 45A)
    « Arma (‘armes’) vient de arcere (‘écarter’), parce que c’est par les armes que nous écartons l’ennemi. »
  • P.-Fest. 3, 24-26 L : Arma proprie dicuntur ab armis, id est humeris, dependentia, ut scutum, gladius, sica; ut ea, quibus procul proeliamur, tela.
    « Arma se dit en termes propres des armes qui pendent aux armi, c’est-à-dire aux épaules, comme le bouclier, le glaive, le poignard ; de même que l’on appelle tela celles qui servent à combattre de loin. »
  • Serv. Aen. 4, 495 : proprie [] arma sunt quae armos tegunt (=Isid. orig. 18, 5, 2 qui add. uel apo tou Areos).
    « les arma (‘armes’) sont en termes propres ce qui protège les armi (‘épaules’). »1)

5.3. « Famille » synchronique du terme

Sur le substantif arma furent bâtis plusieurs dérivés et composés dont le sémantisme s’organise autour des idées d’armes et d’équipements.

A) Dérivés :

  • Un verbe dénominatif en -ā- : arma, -ōrumarmā-re « armer » (Cic. +), sur le thème duquel sont formés les substantifs déverbaux :
    armā- armā-menta, -ōrum n. pl. (Pl. +) « outil(s), outillage » (collectif) avec le suffixe -mentum productif en latin (cf. ornā-mentum) et passé dans les langues romanes (cf. fr. –ment) ; sur ce dérivé en -mentum, fut construit le substantif armā-ment-ārium, -ī n. « arsenal » avec le suffixe -ārium productif pour les endroits où l’on garde les objets dénotés par la base de suffixation (litt. « endroit où l’on garde les armes » ; Cic, Liv., Plin.)
    armā-armā-tūra (Cic. +) : « armures, armes, troupes » avec le suffixe latin -tūra productif pour former des noms d’objets concrets manufacturés ;
    • armā- armā-tus, -tūs M. « armes, soldats en armes, troupes » (Liv.) avec le suffixe hérité *-tu- de noms de procès non productif en latin ; le terme, de faible fréquence (et surtout employé à l’ablatif singulier armātū), prend ici valeur concrète.
  • Un substantif en -ārium, suffixe latin productif utilisé pour renvoyer à la pièce où l’on garde les objets dénotés par le substantif de base : arm- ārium, -ī n. « armoire, buffet » (litt. « endroit où l’on garde les équipements ») et son diminutif en -olum (allomorphe de -ulum phonétiquement conditionné, issu de *-lo-) : arm- āri-olum (Pl. +) « petite armoire ».
  • L’adjectif armā -tus, -a, -um « armé, en armes, qui porte des armes » (Enn. +) peut être considéré soit comme un adjectif possessif en *-to- désubstantival sur arma « armes » au sens de « qui est pourvu d’armes, armé », soit comme le participe parfait passif du verbe armāre « armer » au sens de« armé, ayant été armé ». De toute façon, le terme fut substantivé au masculin : armātus, -ī M. « homme en armes », surtout usité au pluriel armātī, -ōrum « gens armés, troupe en armes».

Les chaînes de dérivation peuvent se résumer ainsi :

Arma subst. →

  1. arm-ārium subst. « lieu où se trouvent les équipements »
    arm-āri-olum diminutif
  2. arm-ā-re verbe « armer, manipuler des arma »
    armā-menta subst. « équipements, armes »
    armā-ment-ārium subst. « lieu où se trouvent les équipements ou les armes »
    armā-tura subst. « armes, etc. »
    armā-tus, -a, -um « armé » (*-to-)
    armātus, -i M. « homme en armes »
    armā-tus, -tūs M. « troupe armée » (*-tu-)

B) Composés avec un premier terme terminé par le ĭ de composition armĭ-° :

  • Des adjectifs poétiques :
    • en °-gĕr et °-fĕr: offrant la structure métrique d’un choriambe aux autres formes que le nominatif M. sg. : armĭ-gĕr (Acc. +) « qui porte les armes », armĭ-fĕr (Ov. +) « belliqueux » (litt. « qui porte des armes ») ;
    • en °-pŏtēns :armĭ-pŏtēns « puissant par les armes, belliqueux » (Lucr., Virg.) (type faiblement productif : cf. omnĭ-pŏtēns, etc.);
    armĭ-sŏn-us, -a, -um « dont les armes retentissent » (Virg.) : dans cet adjectif composé, le second terme contient le radical sŏn- renvoyant à la notion de bruit ; on le trouve dans le substantif sŏnus, -ī M. « bruit, son » et dans son verbe dénominatif sŏnāre « faire du bruit ». Il peut s’agir d’un composé du type agrĭ-cŏl-a (litt. « qui cultive (cŏl-) les champs (agr-) ») à second « terme verbal régissant » au sens de armĭ-sŏn-us « qui fait sonner les armes » ; ou bien on pourrait y voir, moins probablement, un adjectif bahuvrīhi ou possessif dont le second terme serait à rapprocher du substantif sŏnus, -ī M. « bruit » : litt. « qui a (produit) le bruit des armes».
  • un substantif composé du vocabulaire religieux, donc probablement ancien : armĭ-lustr-ium (Varr. +) « purification de l’armée » (Varr.) et « lieu où se faisait la purification » (Liv.). Le radical du second terme lustr- renvoie au procès du sacrifice expiatoire et il figure dans le verbe lustrāre « purifier (par un sacrifice)» et dans le nom de procès lustrum, -ī n. « sacrifice expiatoire » (ce dernier étant la base de suffixation du verbe dénominatif lustr-ā-re litt. « faire un lustrum »). Le suffixe -ium n. ajouté en position finale derrière le second terme de composé sert à « synthétiser » la succession des deux morphèmes lexicaux en un lexème unique. En raison de ce lien spécifique entre les armes, l’armée et les combats dans le sémantisme d’arma, c’est ce terme qui est privilégié dans l’épopée lorsqu’il s’agit de qualifier les armes comme effrayantes, éclatantes – avec toute la symbolique de la lumière et son ambivalence.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Comme le § 4 permet de l’observer, arma entretient des relations de proximité sémantique, voire de synonymie avec tela, exercitus et bellum:

5.4.1. Avec tela (sens A)

Arma se dit des armes défensives en face de tela usité pour les armes offensives. Cette distinction, assez souvent observée (Bel. Alex. 9, 3 ; Sall. C. 51, 38 ; Ov. M. 11, 382 ; Virg. A. 10, 841 ; Liv. 10, 4, 2 ; Tac. H. 4, 46, etc.), se retrouve dans toute une tradition philologique (P.-Fest. 3, 24-26 ; Isid. Orig. 18, 5). Elle n’a, cependant, rien de systématique puisqu’arma et tela désignent souvent les armes en général. D’ailleurs arma s’applique métaphoriquement, entre autres, aux armes de l’éloquence, qu’elles permettent de se défendre ou d’attaquer.

Les arma forment un équipement et les expressions esse in armis, esse sub armis se disent de celui qui est préparé pour, dans l’instant, participer à une opération militaire. Le telum est isolé et esse cum telo, qui se dit d’un civil, qualifie celui qui peut faire le coup de poing.

5.4.2. Avec exercitus (sens B)

Lorsqu’arma désigne, par métonymie, l’ensemble formé par les soldats, il peut équivaloir, sur le plan référentiel, à exercitus. Ce nouvel emploi a sans doute été influencé par armatus, -i M. « (homme) en armes », c’est-à-dire pourvu de son équipement militaire pour en faire usage. Inversement, arma finit par devenir l’équivalent d’armatus.

Une nuance peut distinguer les deux substantifs. Il n’est pas rare que le contexte d’arma souligne la diversité des composantes, hommes et équipements :

  • Caes. B. G. 7, 4, 8 : […] armorum quantum quaeque ciuitas []efficiat constituit ; inprimis equitatui studet […]
    « […] il fixe à quel nombre d’hommes en armes chaque cité doit arriver ; il donne un soin particulier à la cavalerie […] »
  • Cic. Mil. 61 (à propos des rapports entre Milon et Pompée) : […] eius potestati cui senatus totam rem publicam, omnem Italiae pubem, cuncta populi Romani arma commiserat. […]
    « […] l’autorité de celui à qui le sénat avait remis l’tat tout entier, toute la jeunesse de l’Italie, toutes les forces militaires du peuple Romain […]. » (trad. A. Boulanger, 1967, CUF)

Un passage du chant 10 de l’Énéide montre née en train de rechercher l’alliance de Tarchon, roi des Etrusques (v. 149-151) :

  • […] regi memorat nomenque genusque
    quidue petat quidue ipse ferat, Mezentius arma
    quae sibi conciliat […]
    « […] il dit au roi son nom et sa race, ce qu’il demande et ce que lui-même apporte, l’instruit des armes que Mézence gagne à sa cause »

J. Perret (1987, CUF) rend arma par « armes », mais il s’agit à la fois des armes et des hommes que Mézence réunit, c’est-à-dire les forces armées.

5.4.3. Avec bellum (sens C)

Assez souvent encore, arma se dit des guerres et rejoint un vaste champ lexical (bellum, proelium, etc.). Il équivaut à bellum :

  • Cic. Brut. 308 : triennium fuit urbs sine armis sed oratorum aut interitu aut discessu aut fuga […] primas in causis agebat Hortensius.
    « Pendant trois ans Rome fut sans guerre mais, en raison de la mort, de l’exil ou de la fuite d’orateurs, […] Hortensius était alors l’avocat le plus en vue. » (trad. J.-F. Thomas)

Il existe cependant un emploi qui les différencie : les syntagmes bellum parare, indicere, ducere, gerere (« préparer, mener la guerre ») n’ont pas de symétrique avec arma, ce qui n’est pas sans importance. Une telle situation montre qu’arma n’est pas le terme normal pour la guerre en tant qu’ensemble de combats formant un tout et, à ce titre, organisée selon des règles strictes. De fait, arma se dit plutôt d’opérations armées. Cicéron utilise ainsi arma pour les désordres des guerres civiles et leur caractère de grande confusion révolutionnaire :

  • Cic. Leg. 3, 19 : Nam mihi quidem < potestas > pestifera uidetur, quippe quae in seditione et ad seditionem nata sit. Cuius primum ortum, si recordari uolumus, inter arma ciuium et occupatis et obsessis Vrbis locis procreatum uidemus.
    « Ce pouvoir me semble désastreux comme devait l’être un pouvoir né dans la sédition et pour la sédition et dont, si l’on pense à son origine première, nous voyons qu’elle s’est faite au milieu des affrontements entre citoyens avec l’occupation ou le blocage des quartiers de la Ville. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sall. Iug. 36, 1 : Albinus []statim ipse profectus uti ante comitia, quod tempus haud longe aberat, armis aut deditione aut quouis modo bellum conficeret.
    « Albinus partit aussitôt avant les comices dont la date approchait afin de pouvoir terminer la guerre (bellum) à tout prix soit par un affrontement (arma) soit par un traité de paix. »


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1) La source de ces trois citations est l’ouvrage de R. MALTBY ; voir d’autres citations sous les dérivés et composés d’ arma et d ’armāre, armāmentārium, armārium, armentum, armiger, armilla, armipotens, armo, inermis, Sarmatae.