arma, -ōrum (n. pl.)

(substantif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Résumé et exemples

La polysémie s’organise selon des relations de nature différente entre des sens bien distincts.

A. Deux emplois à la fois distincts et proches

Le substantif arma désigne les armes, mais aussi d’autres objets qui ne servent pas à l’action militaire.

A.1. « Armes »

Arma se dit des armes défensives en face de tela usité pour les armes offensives, comme l’illustre ce passage de Tite-Live :

  • Liv. 1, 43, 2 : arma his imperata galea, clipeum, ocreae, lorica, omnia ex aere, haec ut tegumenta corporis essent ; tela in hostem hastaque et gladius.
    « Leurs armes réglementaires étaient le casque, le bouclier rond, les jambières et la cuirasse, le tout en bronze, pour protéger le corps ; leurs armes offensives envers l’ennemi, la lance et l’épée. » (traduction G. Baillet, 1940, CUF, modifiée)

Cette distinction, assez souvent observée (Bel. Alex. 9, 3 ; Sall. C. 51, 38 ; Ov. M. 11, 382 ; Virg. En. 10, 841 ; Liv. 10, 4, 2 ; Tac. H. 4, 46 ; etc.), se retrouve dans toute une tradition philologique (P.-Fest. 3 ; Fest. 364 ; Isid. Orig. 18, 5). Elle n’a, cependant, rien de systématique puisqu’arma et tela dénotent souvent les armes en général, comme le montre le parallèle entre ces deux passages de César et Tite-Live :

  • Caes. B.G. 7, 18, 4 : Qua re nuntiata Caesar celeriter sarcinas conferri, arma expediri iussit.
    « Quand César l’apprit, il fit promptement rassembler les sacs et prendre la tenue de combat. » (traduction L.-A. Constans, 1926, CUF)
  • Liv. 4, 13, 9 : Tela in domum Maeli conferri [].
    « Il se fait un dépôt d’armes chez Maelius […] ; » (traduction G. Baillet, 1946, CUF)

En outre, arma s’applique métaphoriquement, entre autres, aux armes de l’éloquence, qu’elles permettent de se défendre, comme dans le passage suivant du De oratore, ou d’attaquer, comme dans les Institutions oratoires de Quintilien :

  • Cic. de Or. 1, 172 : Antoni incredibilis quaedam et prope singularis et diuina uis ingeni uidetur, etiam si hac scientia iuris nudata sit, posse se facile ceteris armis prudentiae tueri atque defendere.
    « Chez Antoine, la supériorité incroyable et presque unique et divine de son talent, même si elle est dépourvue de la science du droit, semble pouvoir se protéger et se défendre aisément grâce aux armes de son habileté pratique. »
  • Quint. 2, 16, 10 : Quare, etiam si in utramque partem ualent arma facundiae, non est tamen aecum id haberi malum quo bene uti licet.
    « Aussi, même si les armes de l’éloquence sont à double tranchant, il n’est pas équitable de tenir pour un mal ce dont il est loisible de faire un bon usage. » (traduction J. Cousin).

Une autre spécialisation se dégage. Les syntagmes esse in armis ou sub armis signifient que le soldat se trouve équipé et prêt à faire usage de ses armes. César distingue ceux qui sont l’arme au pied (esse in armis) et ceux qui sont soustraits au combat proprement dit pour se livrer à des travaux de fortification :

  • Caes. B.G. 1, 49, 2 : Primam et secundam aciem in armis esse, tertiam castra munire iussit.
    « Les deux premières lignes reçurent l’ordre de restersous les armes, tandis que la troisième fortifierait le camp. » (traduction L.-A. Constans, 1926, CUF)

En revanche, esse in / sub telis n’est pas attesté et seul se rencontre esse cum telo au sens d’« avoir une arme » (le tour en préposition cum + ablatif ayant ici valeur comitative et de possession : litt. « être avec une arme »):

  • Cic. Cat. 1, 15 : […] neminem, qui nesciat te [] stetisse in comitio cum telo. \\« […] nul ici n’ignore que tu […] te tenais avec une arme sur le forum. » (traduction E. Bailly, 1926, CUF)

Les arma forment un équipement et esse in / sub armis se dit de celui qui est préparé pour, dans l’instant, participer à une opération militaire. Le telum est isolé et esse cum telo, qui se dit d’un civil, qualifie celui qui peut faire le coup de poing.

A.2. « Equipement »

Arma s’applique aussi aux instruments nécessaires à la réalisation d’une tâche, comme dans les vers suivants de l’Enéide :

  • Virg. En. 1, 177-179 :
    Tum Cererem corruptam undis Cerealiaque arma
    expediunt fessi rerum, frugesque receptas
    et torrere parant flammis et frangere saxo.
    « Alors malgré leur fatigue ils préparent les dons de Cérès que l’eau a gâtés, les instruments de la déesse : ils se mettent à griller aux flammes, à broyer sur la pierre les grains qu’ils ont sauvés. » (traduction J. Perret, CUF)

Les premières occurrences se trouvent chez Virgile et chez Ovide :

  • Ov. Am. 1, 2, 16 (à propos d’un cheval) :
    Frena minus sentit, quisquis ad arma facit.
    « Il sent moins les rênes celui qui s’adapte aux harnais. »

L’emploi est surtout poétique, mais non exclusivement (par exemple Sen. Ben. 1, 11, 6 : arma uenatoria). Il s’explique par l’influence de gr. ὅπλα, qui signifie aussi « équipement », mais il faut en outre envisager l’influence du verbe armare, qui s’emploie pour « armer un bateau, équiper un bateau » dès Cicéron :

  • Cic. Verr. II, 5, 50 : [] nauem []armatam atque ornatam mittere [].
    « [] envoyer […] un vaisseau armé et équipé []. » (traduction G. Rabaud, 1929, CUF)

La différence de référent justifie la distinction de deux valeurs :

1) /équipement/ /des soldats/ /pour mettre l’adversaire dans l’impossibilité de se défendre/

2) /équipement/ /pour la réalisation d’un travail/

où l’identité de l’archisémème et le changement des autres sèmes caractérisent une polysémie étroite de sens1).

B. Appliqué à l’armée

Surtout à partir des débuts de l’époque impériale, arma en vient à désigner l’armée et, avec une détermination adjectivale, une partie de l’armée :

  • Luc. 9, 150-151 :
    […] Quo uos pauor, inquit, adegit
    Impius et cunctis ignotus Caesaris armis?
    « Où vous pousse, dit-il, une panique impie et inconnue de toutes les armées de César ? » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sil. 5, 30-33 :
    […] nec discretis leuia arma manipulis
    insertique globo pedites et inutile Marti
    lixarum uulgus praesago cuncta tumultu
    inplere […].
    « […] les vélites n’étaient pas en corps distincts et, insérés dans la cohue, fantassins et valets d’armes, horde inutile à Mars, remplissaient tout d’un tumulte de mauvais augure […] » (traduction J. Volpilhac, 191, CUF).

leuia arma coordonné à pedites prend une valeur d’animé pour désigner des « troupes légères », traduction préférable à l’emploi de vélites.

Cet emploi est bien représenté dans l’épopée, mais pas seulement2). Il a sans doute été influencé par armatus « (homme) en armes » c’est-à-dire « préparé pour faire usage de ses armes », comme le laisse penser le parallélisme avec arma « armes » en un passage comme :

  • Liv. 3, 19, 9-10 (Cincinnatus rappelle le peuple romain à ses devoirs) : […] si quis ex his domum suam obsessam a familia armata nuntiaret, ferendum auxilium putaretis. Iuppiter optimus maximus exsulum atque seruorum saeptus armis nulla humana ope dignus erat ?
    « […] si l’un d’eux venait vous dire que sa maison était assiégée par des esclaves en armes, l’aide vous paraîtrait nécessaire ; et Jupiter, très bon, très grand, entouré d’une armée de bannis et d’esclaves, ne méritait-il pas le moindre secours des hommes ? » (traduction J.-F. Thomas)

C. Appliqué aux guerres

De manière plus fréquente depuis Cicéron, arma se dit des guerres. Ce sens s’impose dans des passages comme ceux qui suivent (dans les vers d’Ovide, arma s’oppose à pax « paix ») :

  • Cic. Brut. 308 : Triennium fuit urbs sine armis, sed oratorum aut interitu aut discessu aut fuga […] primas in causis agebat Hortensius.
    « Pendant trois ans, Rome fut sans guerre civile mais, du fait de la mort, de l’exil ou de la fuite des orateurs, […] Hortensius était l’avocat le plus en vue. »
  • Ov. F. 5, 663-666 (à propos de Mercure) :
    Clare nepos Atlantis, ades, quem montibus olim
    edidit Arcadiis Pleias una Ioui,
    pacis et armorum superis imisque deorum
    arbiter […].
    « Assiste-moi, illustre petit-fils d’Atlas, qu’une Pléiade mit jadis au monde pour Jupiter sur les monts d’Arcadie, toi l’arbitre de la paix et de la guerre pour les dieux du ciel et des enfers […]. » (traduction R. Schilling).

Cette signification s’explique aisément à partir de celle d’« armes », par métonymie, et Cicéron cite d’ailleurs le mot comme exemple de traductio atque immutatio in uerbo :

  • Cic. de Orat. 3, 167 : Ne illa quidem traductio atque immutatio in uerbo quandam fabricationem habet […] neque factum est uerbum […] neque tralatum […] sed ornandi causa proprium proprio commutatum. […] Grauis est modus in ornatu orationis et saepe sumendus ; ex quo genere haec sunt […] ‘Cererem’ pro frugibus […] ‘arma ac tela pro bello.
    « Même la transposition et le changement de sens portant sur un mot (la métonymie), n’implique pas ce que j’appellerai un travail de modification […], une création de mots […] ou un emploi métaphorique […]. Pour relever le style, on met un mot propre à la place d’un mot propre […]. Comme ornement du style, ce genre de figure fait beaucoup d’effet et l’on doit l’employer souvent. Dans ce groupe entrent les exemples suivants : […], ‘Cérès’ pour les moissons, ‘les armes défensives ’ et ‘les armes offensives’ pour ‘la guerre’. » (traduction E. Courbaud & H. Bornecque, 1930, CUF)

D’où un sémème « combats » : /opérations/ /défensives et offensives/ /menées par l’armée/ (pluralité d’acceptions par relation métonymique avec « armée »3)).

S’il est certain que, bien souvent, arma équivaut à bellum, un fait laisse penser qu’il a dû exister une nuance non négligeable : les syntagmes bellum parare, indicere, ducere, gerere, trahere n’ont pas de symétrique avec arma. Une telle situation montre qu’arma n’est pas le terme normal pour la guerre en tant qu’activité organisée selon des règles strictes ; d’autre part, cette répartition laisse supposer que le mot se dit plutôt d’opérations armées. Cette nuance s’observe en plusieurs passages. Cicéron emploie ainsi arma pour les désordres des guerres civiles et leur caractère de grande confusion révolutionnaire:

  • Cic. Leg. 3, 19 : Nam mihi quidem potestas pestifera uidetur, quippe quae in seditione et ad seditionem nata sit. Cuius primum ortum, si recordari uolumus, inter arma ciuium et occupatis et obsessis Vrbis locis procreatum uidemus.
    « Ce pouvoir me semble désastreux comme devait l’être un pouvoir né dans la sédition et pour la sédition et dont, si l’on pense à son origine première, nous voyons qu’elle s’est faite au milieu des affrontements entre citoyens avec l’occupation ou le blocage des quartiers de la Ville. » (traduction J.-F. Thomas)

En revanche arma s’applique à des opérations précises quand bellum renvoie plutôt à l’ensemble du conflit :

  • Sall. J. 36, 1 : Albinus […] statim ipse profectus uti ante comitia, quod tempus haud longe aberat, armis aut deditione aut quouis modo bellum conficeret.
    « Albinus lui-même partit aussitôt afin de pouvoir, avant les comices, dont la date approchait, terminer la guerre (à tout prix) soit par un affrontement, soit par la reddition, soit par un autre moyen, quel qu’il soit. »

Dans l’Enéide, Turnus s’adresse ainsi à Alecto :

  • Virg. En. VII, 440-444 :
    Sed te uicta situ uerique effeta senectus,
    o mater, curis nequiquam exercet et arma
    regum inter falsa uatem formidine ludit.
    Cura tibi diuom effigies et templa tueri ;
    bella uiri pacemque gerent, quis bella gerenda.
    « Mais toi, ô mère, une vieillesse vaincue par la décrépitude, hors d’état de discerner le réel, te tourmente de soucis inutiles ; au milieu des armes des rois, elle t’abuse, pauvre prêtresse, d’épouvantes sans fondements. Ta charge est de veiller sur les statues et les temples des dieux ; la guerre ou la paix, les hommes la feront qui ont métier de faire la guerre. » (traduction J. Perret, CUF)

J. Perret traduit arma par « armes » ; cependant, les armes ne sont pas inertes et il s’agit bien de combats. Les deux substantifs correspondent à une différence de perception selon les personnages : avec bella, ce sont les conflits où les rois se trouvent engagés selon un enchaînement sans fin de guerre et de paix ; avec arma, ce sont les affrontements dont le spectacle inquiète Alecto.

On observe la même nuance pour les opérations (arma) qui font la gloire de l’armée chez Ammien Marcellin :

  • Amm. 21, 5, 5 : […] id prae me ferens, quod exercitui, cuius aequitas armorumque inclaruit magnitudo, domi moderatus uisus sum et tranquillus et in crebritate bellorum contra conspiratas gentium copias consideratus et cautus.
    « […] je me prévaux d’être apparu, à une armée illustrée par son équité et sa grandeur guerrière, comme un homme mesuré et tranquille en temps de paix, mais également circonspect et prudent face à des masses de peuples coalisés […]. » (traduction J. Fontaine).

La polysémie d’arma est assez large puisque le mot s’applique aux armes proprement dites, à la force armée et aux opérations militaires, avec souvent des nuances plus précises que révèle l’analyse en contexte. Il n’est pas jusqu’à la signification d’« exploit » qui ne lui soit reconnue par l’OLD (« military exploit ») dans l’épopée, mais une telle interprétation est plutôt une déduction à partir du sens d’« opération militaire », puisque les combats victorieux sont des titres de gloire :

  • Sil. 1, 1-2 : Ordior arma, quibus caelo se gloria tollit Aeneadum.
    « Je vais raconter les combats qui firent monter jusqu’aux cieux la renommée des fils d’Énée. » (traduction P. Miniconi et G. Devallet)4).

Même si cette signification ne paraît pas devoir être retenue, la polysémie d’arma couvre bien des domaines de la vaste notion d’action militaire et elle est plus large que celle de telum « arme de jet, arme ».


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1) Voir J.-F. THOMAS, Les écarts de sens et les formes de polysémie en latin DHELL , Encyclopédie linguistique (4 e partie).
2) De même Caes. B.G. 7, 4, 8 ; Liv. 8, 29, 7 ; Virg., En. 10, 149 ; Ov. Fast. 6, 186 ; M. 5, 91 ; Man. 1, 909 ; Val.-Flac. 6, 740 ; etc.
3) Voir J.-F. THOMAS, Les écarts de sens et les formes de polysémie en latin, DHELL, Encyclopédie linguistique (4epartie).
4) Un problème se pose, bien sûr, pour le début de l’Énéide : arma uirumque cano …, où la traduction par « exploits » pourrait s’envisager. Ce n’est plus possible quand on considère le vers précédent, faisant partie d’un ensemble donné par Servius, souvent retiré par les éditeurs, mais réintégré par J. PERRET (CUF) : […] at nunc horrentia Martis arma uirumque cano : « […] voilà que maintenant je chante l’horreur des armes de Mars et l’homme qui […]. » (trad. J. PERRET).