ăpĕr, ăprī (m.)

(substantif)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

A) Le mot latin aper « sanglier » n’a pas de descendance dans les langues romanes par la voie phonétique. En effet si l’on part de la forme d’accusatif lat. aprum dépourvue de la consonne finale, le mot devait avoir une substance phonique insuffisante pour être véritablement distinctive à l’oral. Dans le passage au français, par exemple, il était probablement prononcé [apru], puis l’occlusive [p] intervocalique s’affaiblissait en une spirante sonore labiale avec chute de la voyelle finale.

On note cependant une exception dans certains dialectes de Sardaigne, où des dérivés semblent remonter à aper (cf. Meyer-Lübke, REW s.u. aper et, en particulier, DES , s.u. ápru).

Le logoudorien porkabru, le sarde central porkapru et le gallurien polkavru « sanglier » sont issus de la juxtaposition de deux substantifs soudés en un seul lexème : le nom générique porcus « porc » et le terme spécifique aper « sanglier » (< lat. porcus aper). Il s’agit selon le DES d’une formation d’époque latine.

Plusieurs dérivés du mot latin aper sont conservés dans les dialectes sardes : tel l’adjectif logoudorien ábrinu « du sanglier, qui concerne le sanglier » (< lat. aprīnus, avec le suffixe -́inu usuel en sarde : porkeddu ábrinu  « petit sanglier »). La vitalité du mot dans le lexique est mise en lumière par l’existence de nombreux dérivés, dont la plupart prennent le sème « sauvage » : le nom suábra « laie, femelle du sanglier », le verbe abriare « devenir sauvage » (pour le porc qui devient sauvage à la suite de croisements avec le sanglier), les noms abriòre, abrúra « sauvagerie, rudesse », l’adjectif abríu « sauvage, âpre » (pour certains lieux), le nom abriòne « sauvage, ignorant » (pour des gens solitaires).

B) Dans les autres langues romanes, le nom du sanglier est issu d’autres termes latins.

  • B.1.) Descendant du latin sūbulō, -ōnis M. « jeune cerf »
    Le campidanien sirbòni, sirbòne, sirvòne « sanglier » est issu du substantif latin sūbulō, -ōnis M. « jeune cerf » (Pline l’Ancien), donc de la forme subulone avec chute du deuxième -u-, métathèse -bl- > -lb-, puis passage -lb- > -rv- et dissimilation -u-o- > -i-o-.
    Le mot latin sūbulō, -ōnis M. « jeune cerf » (Pline HN) désigne le jeune cerf par métonymie, à partir de la dénomination de la pointe des cornes du cerf. Dans cette dénomination entre également un transfert métaphorique par rapport à sūbula, -ae F. « grosse aiguille de cordonnier, alène », qui contient le radical latin sū- / su- « coudre » et le suffixe d’instrument -bulum Nt. / -bula F. (pour ce suffixe : G. Serbat 1975 ; 2002). Sur ce substantif fonctionnant comme base de suffixation est bâti lat. sūbulō, -ōnis M. « jeune cerf » avec le suffixe -ō, -ōnis M. (cf. caput « tête » → capitō, -ōnis M. « qui est remarquable du point de vue de la tête, qui a une grosse tête » ; pour ce suffixe, F. Gaide 1988 ; 2002).
    En sarde, ce mot est employé aussi pour désigner le petit sanglier à cause de ses petits crocs ; ensuite il fut généralisé pour désigner le sanglier de manière générale.
  • B.2.) Descendants du latin singularis
    La plupart des langues romanes ont remplacé lat. aper par d’autres termes pour dénoter le sanglier : fr. sanglier et it. cinghiale sont issus de l’adjectif latin substantivé : lat. singularis, au sens étymologique de « porc solitaire ». Pour l’italien, on observe avec réfection d’après it. cinghia « ceinture » à la suite d’une réinterprétation synchronique.
    Selon Le Robert, DHLF (s.v. sanglier), fr. sanglier est une réfection à l’aide du suffixe fr. -ier (depuis le XIIe siècle) de formes plus anciennes en -er : fr. sangler, sengler (attestées aux XIIe-XVIe siècles). Le terme serait issu du latin médiéval singularis (porcus) au sens de « porc qui vit seul », par opposition au porc domestique. On a aussi employé la lexie porcq saingler (XIIe s.), puis porc senglier (XIVe s.) et porc sanglier (du XVIe au XVIIIe s.). Cette lexie est également attestée en ancien-provençal : porc cenglar (XIIIe s.).
    Cette lexie en français et en provençal, qui soude le nom générique du porc et le nom spécifique du sanglier, relève donc de la même structure sémantico-référentielle que les termes mentionnés ci-dessus : logoudorien porkabru, sarde central porkapru et gallurien polkavru « sanglier », issus de la juxtaposition du nom générique porcus « porc » et du terme spécifique aper « sanglier ». Cette concordance structurelle renforce l’hypothèse selon laquelle (selon le DES) il s’agirait d’une expression lat. porcus aper de date latine. Il y aurait eu seulement, pour le second élément, réfection en français et en provençal, avec une actualisation à l’aide du substantif productif issu de lat. singularis
    L’italien cinghiale « sanglier » offre le traitement phonétique [gj] du groupe consonantique -gl-, quand il suit la consonne nasale. Ce traitement est régulier en toscan, alors que dans les dialectes méridionaux le groupe aboutit à [ɲ], avec palatalisation de la nasale en napolitain et calabrais [tʃiɲ’ɲa:le]. Dans les dialectes septentrionaux le groupe -gl- aboutit à [dʒ] : dans le Roland furieux de l’Arioste, l’on trouve cingiale [tʃin’dʒa:le], en vénitien cingia « ceinture ». Le traitement méridional avec aboutissement à la consonne nasale palatale se rencontre aussi dans certains textes toscans anciens et aujourd’hui dans les parlers toscans de bas niveau de langue. Les attestations les plus anciennes du mot en italien remontent à Folgore de San Gimignano (fin du XIIIe siècle : cinghiari au pluriel, avec le traitement phonétique toscan du groupe -gl-). La forme méridionale est attestée dans la deuxième moitié du XIVe siècle par le syntagme porcie sengnalie dans des textes de Pérouse.

7.1.2. Sémantique

Le rapport entre it. cinghiale et it. cinghia « ceinture » n’est pas étymologique au sens diachronique, mais les deux termes sont associés en synchronie dans la conscience linguistique des locuteurs. Cette association lexicale trouve son explication dans la réalité extra-linguistique : les sangliers ont une ceinture de poils qui tirent vers le blanc-jaunâtre autour du cou. Ce lien sémantico-référentiel est explicité dans le nom d’un type particulier de sanglier appelé it. cinta senese F. : l’animal en question a justement une sorte de « ceinture » blanche autour du corps (d’où l’élément cinta) et il vit aux alentours de Sienne (d’où l’adjectif toponymique senese).

Pour les autres langues romanes, voir le paragraphe précédent (§ 7.1.1.).

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

Aucun emprunt au latin ne s’observe parmi les langues anciennes et modernes. Le fait est attendu puisqu’aper appartient au vocabulaire usuel et non au vocabulaire savant.

En italien ancien, on trouve cependant le mot apro « sanglier », qui est attesté, comme un emprunt littéraire au latin, dans un poème de l’Arioste (cf. GDLI, s.u. apro).


Aller au § 6 ou Retour au plan ou Aller au § 8