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dictionnaire:aper5 [2015/03/18 11:34] (Version actuelle)
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 +<html><p class="lestitres">ăpĕr, ăprī (m.)</p></html> <html><center><big><big>(substantif)</big></big></center></html>
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 +====== 5. Place dans le lexique latin ======
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 +===== 5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin =====
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 +Le substantif //aper// « sanglier » n’est pas analysable en synchronie.
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 +===== 5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins =====
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 +La réflexion métalinguistique la plus ancienne chez les auteurs latins remonte à Varron, qui rapproche //aper// « sanglier » de l’adjectif lat. //asper// « rugueux, âpre » appliqué à des lieux sauvages difficiles d’accès ou bien songe à un emprunt au terme grec ayant la même dénotation gr. κάπρος « sanglier » (cf. Quint. //Inst//. 1,6,13) :
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 +    * Varr. //L//. 5, 101: //Aper ab eo quod in locis asperis nisi a Graecis quod hi <κ>άπροι.// \\ « Le nom des sangliers (//apri//) vient des repaires inabordables (//asperis//) où ils vivent, à moins qu’il ne vienne des Grecs qui les désignent par κάπροι » (traduction J. Collart, Publication de la faculté des Lettres de l’Universié de Strasbourg, diffusion Belles Lettres, Paris, 1954)
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 +Ainsi Varron présente-t-il deux explications de l’origine du mot //aper//, en fonction d’une certaine ressemblance approximative de signifiant (//aper// et //asper//) et d’un trait saillant de l’animal dénoté (il vit dans des lieux sauvages difficiles d’accès). 
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 +Une autre démarche étymologique nous est fournie par Isidore de Séville, qui retient pour trait saillant le caractère sauvage (//ferus//) du sanglier :
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 +Isid. //Orig//. 12, 1, 27 : //aper a feritate uocatus, ablata ‘f’ littera et subrogata ‘p’. Vnde et apud Graecos σύαγϱος, id est ferus, dicitur.// 
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 +===== 5.3. « Famille » synchronique du terme =====
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 +Les mots appartenant à la famille d’//aper// ne sont pas nombreux. 
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 +On dispose d’une variété d’adjectifs dérivés en -//nus, -ūnus, -īnus, -ineus// (%%*%%-//no//-) indiquant la relation d’appartenance à l’animal : //aprugnus / aprūnus, aprīnus, aprūgineus//, ainsi que d’un adjectif à suffixe -//ārius// : //aprārius//. 
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 +Parmi ces adjectifs relationnels signifiant « de sanglier », //aprū(g)nus// et //aprīnus// sont attestés chez les auteurs de l’époque archaïque (Plaute, Caton), alors que les autres le sont à une époque plus tardive. //Aprārius// n’offre qu’une seule attestation, dans le Digeste. De même, //aprugineus//, attesté uniquement à l’époque tardive, semble être une réfection d’//aprugnus//, variante d’//aprunus// (cf. infra).
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 +La forme //apru(g)nus// connaît deux variantes, //aprūnus// et //aprugnus//, relevant peut-être de variations phonétiques (et non morphologiques) de type diatopique. Les deux variantes se trouvent dans la tradition manuscrite des auteurs latins archaïques tels que Plaute et Lucilius, comme le souligne le grammairien Charisius, en se posant la question de la différence de morphologie entre //caprīnus// « de chèvre » et //aprūnus// « de sanglier » :
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 +    * Charis. //GLK// I 83, 13 : //caprina et apruna cur dissimiliter deriuetur quaeri solet, quibus respondebimus utrumque per i proferri debere, sed in alio usum u litteram celebrasse quamuis Lucilius// (1126 M.) //‘uiscus// (//discus// cod. Neap.) //aprugnum’ dixerit//.
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 +La réponse du grammairien repose sur l’analogie qui requiert partout le morphème %%*%%-//īno//- du type //caprīnus// (sur //caper// « bouc » et //capra// « chèvre »); le flottement entre /i:/ et /u:/ ne relève pas de la phonétique, mais plutôt de la morphologie du mot latin, qui a connu une variante flexionnelle en -//ōn//- (comme dans les langues sabelliques), d’après un métaplasme morphologique répandu en indo-européen. 
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 +D’autre part, la forme //aprūnus// est problématique, puisque sur la base d’un substantif en -//ōn//-, on attendrait un adjectif suffixé en -//ōn-īnus//. Or, on ne peut expliquer //aprūnus// de manière satisfaisante par une forme %%*%%//aprono//- à laquelle on a proposé de faire remonter les formes des langues sabelliques. On peut envisager une contamination des deux types flexionnels %%*%%//apro//- et %%*%%//aprōn//- ou bien une ré-analyse de la forme sabellique %%*%%//aprōn//- à partir de son accusatif (attesté en ombrien) //abrunu//. 
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 +Il est difficile d’expliquer le suffixe -//gnus// comme le deuxième élément d’un composé issu de la racine i.-e. %%*%%//genh<sub>1</sub>//- « engendrer, naître », qui donne %%*%%//-gen-o//- comme dans lat. //prīuignus, benignus//, etc., ce qui plaide en faveur d’une variante phonétique //aprugnus / aprūnus//. En effet, comme le reconnaît M. de Vaan (2008, 46), //aprugnus// ne signifie pas « né ou descendant d’un sanglier ». L’explication de Nussbaum (2003) s’appuie sur la comparaison avec les adjectifs tirés du nom de la chèvre, //caprigenus, capreāginus//, où il reconnaît une variante %%*%%//-gno//- de %%*%%//-geno//-/ %%*%%-//gino//-.
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 +Etant donné ces difficultés pour expliquer de manière morphologique la forme //aprugnus//, il est préférable de prendre en compte la possibilité que les deux variantes constituées par ces adjectifs dérivés d’//aper// reflètent les variations flexionnelles du mot,  probablement issues du contact avec les langues sabelliques.
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 +Le mot //aper// a donné naissance à des noms appartenant à la terminologie spécialisée de la botanique et de la zoologie. 
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 +A l’ichtyonymie par transfert métaphorique appartient //apriculus//, nom d’un poisson inconnu, attesté déjà chez Ennius :
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 +    * Enn. //Hedyph//. 1, 5 : //apriculum piscem scito primum esse Tarenti//.
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 +et, plus tard, chez Apulée:
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 +    * Apul. //Apol//. 34 : //uenandis apris piscem apriculum quaeri ridiculum est.// 
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 +Il est possible qu’//apriculus// (avec le suffixe de diminutif latin -//iculus//) soit en partie une traduction du grec κάπρισκoς (en parallèle à de nombreux ichtyonymes latins), même si le mot  grec est attesté après Ennius. Mais le suffixe lat.-//iculus// pourrait avoir ici non sa valeur diminutive au sens strict (« petit »), mais sa valeur métaphorique « qui ressemble à » (pour cette valeur métaphorique des suffixes dits de « diminutif » -//ulus, -iculus//, etc., voir M. Fruyt 1989a, 1989-b, 1989-c).
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 +A la botanique appartient //aprōnia//, nom de plante, qui n’est mentionné que par Pline :
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 +    * Plin. //N.H.// 23,27 : //uitis nigra, quam proprie bryoniam uocant, … alii gynaecanthen aut aproniam.//
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 +Un ensemble riche de dérivés d’//aper//, en parallèle avec d’autres termes d’animaux, existe dans l’onomastique. 
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 +Les noms propres issus d’//aper// forment un groupe important, où l’on trouve notamment des //cognomina// (ou surnoms) d’homme : //Aper// et //Aprunculus// et probablement en outre de femme : //Aprilla// et //Aprulla//. 
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 +Plus nombreux sont les gentilices : //Aprius, Aprōnius, Apridius, Apricius, Aprucius, Aprārius//, qui gardent les traces des variations morphologiques du mot (mentionnées ci-dessus). 
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 +Un dérivé moins assuré est //Apellius//, s’il ne s’agit pas d’un emprunt au grec ’Aπέλλις. Les termes //Aprufenius// et //Aprufclano// (ce dernier étant mentionné dans une inscription latine du début du -III<sup>e</sup> siècle av. J.-C.) suscitent beaucoup d’intérêt, parce qu’ils semblent reproduire la forme sabellique connue de l’ombrien //apruf// < %%*%%//aprōn//. En outre, //Aprufclano//, employé comme //cognomen// ou ethnonyme, est vraisemblablement à l’origine issu d’un toponyme %%*%%//Apruf(i)culum//. En effet, les toponymes issus de noms d’animaux ne sont pas rares, tel, par exemple, //Capriculanus pagus// en Campanie, sans compter la série des nombreux dérivés de noms des bovidés (//Bouianum, Taurianum//, etc.). 
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 +La variété lexicale offerte par le latin et par les langues sabelliques pour désigner les suidés se retrouve aussi dans l’onomastique. De nombreux noms propres de personnes sont, dans plusieurs  langues, issus des noms d’animaux. Dans l’anthroponymie grecque, on trouve beaucoup de noms de personnes qui coïncident avec des noms d’animaux (« singe », « corbeau », « ver »). En latin, une quantité innombrable de //cognomina// et de gentilices sont dérivés de zoonymes tels, par exemple, //Asina, Asellus, Asinius// dérivés du nom de l’âne, //Ceruius//, dérivé du nom du cerf, //Caprius, Caprinius// tiré du nom de la chèvre, //Vitellius// tiré du nom du veau, etc. 
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 +À la différence d’autres noms d’animaux, les occurrences onomastiques fournies par le latin pour les dénominations du porc ou cochon et de sa viande correspondent à peu près à la variété terminologique offerte par le lexique. Sur //porcus// est formé //Porcius// (nom célèbre de la famille de Caton l’Ancien) ; //sus// a servi de base de suffixation pour les gentilices //Suius// et //Suillius// et le //cognomen Suilla// ; sur //uerres// sont dérivés les gentilices //Verres, Verrius// ; enfin //Scrofa// est employé comme //cognomen// (c’est aussi celui du personnage mentionné dans les //Res Rusticae// de Varron). Les Romains étaient tout à fait conscients des rapports entre anthroponymes et zoonymes, comme le montre Cicéron lorsqu’il joue habilement avec les noms de son ennemi //Verres// et du collaborateur de celui-ci, //Q. Apronius//, appelant ce dernier //similem sui// et //sui simillimum//. L’ironie repose sur un jeu de mots entre le pronom possessif réfléchi //suus// « son » et le terme //sūs// signifiant « porc, cochon », les différentes espèces de porc étant évoquées par les noms de //Verres// et d’//Apronius// : 
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 +    * Cic. //Verr.// 2, 3, 22 : //Eorum omnium qui decumani uocabantur princeps erat Quintus ille Apronius quem uidetis de cuius inprobitate singulari grauissumarum legationum querimonias audiuistis aspicite iudices uultum hominis et aspectum, et ex ea contumacia quam hic in perditis rebus retinet, illos eius spiritus Siciliensis quos fuisse putetis cogitate ac recordaminihic est Apronius quem in prouincia tota Verres, cumundique nequissumos homines conquisisset, cum ipse se cum sui similes duxisset non parum multos, nequitia luxuria audacia sui simillimum iudicauit. //
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 +La relation d’//aper// avec le nom du mois //aprīlis// « avril », qui fut suggérée par F. Bader (1997), pour qui //aprīlis// appartient à la série des noms des mois de la première partie de l’année liés à des noms d’animaux, reste incertaine.
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 +===== 5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes =====
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 +Le terme //aper// apparaît essentiellement dans deux types de contextes : soit en association avec d’autres termes du lexique des suidés, soit, le plus souvent, en poésie, en lien avec des images du monde sauvage et de la chasse. L’animal y est fréquemment associé à la violence sans règle, à la force invincible ainsi qu’à la fierté. Cette image de l’animal relève de l’influence de la poésie grecque à partir d’Homère, où le sanglier est représenté par ou associé à ces caractéristiques.
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 +//Aper// est aussi associé aux autres termes désignant des suidés dans les textes latins, en particulier //sus// et //porcus//. Il en est de même dans les textes ombriens des //Tables d’Iguvium//, où l’on constate des variations entre ombr. //apruf, sif// et //purka// dans des passages parallèles se référant aux animaux en tant que victimes dans les offrandes religieuses.
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 + \\ [[:dictionnaire:aper4|Aller au § 4]] ou [[:dictionnaire:aper|Retour au plan]] ou [[:dictionnaire:aper6|Aller au § 6]]