anfractus, -ūs, m.

(substantif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

6.2. Etymologie et origine

L’analyse étymologique de anfractus, en dépit des apparences, reste problématique.

Autant la reconnaissance du préverbe amb- en tête de anfractus paraît aller de soi, autant l’identification de -fractus est embarrassante. Le dictionnaire Walde-Hoffmann le rapporte à frangere, selon l’explication de Varron commentant les vers d’Accius :

  • L.L. 7, 15 : quod est « terrarum anfracta reuisam » anfractum est flexus, ab origine duplici dictum ab ambitu et frangendo.

Mais les choses ne sont pas qussi simples. Jadis (cf. DELL), on voulait retrouver un préfixe amfr-, sur la base d’une forme osque amfret, que nous discuterons plus loin.

6.2.1. "Anfractus" et "frangere"

Bien qu’il n’existe pas de verbe *anfringere, anfractus pourrait être le nom verbal en -tus d’un verbe disparu. Le rapprochement de anfractus et frangere a, assurément, les apparences pour lui. Mais l’apparence n’est pas l’évidence, à telle enseigne que ce rapprochement a été écarté dans le dictionnaire Ernout-Meillet, comme il l’était déjà par Ernout en 1909 et le sera encore par F. Bader en 19621). Des arguments formels et sémantiques peuvent en effet en faire douter. D’une part, l’association du préverbe amb- et du verbe frangere « briser » ne produit guère de sens satisfaisant, et cela ne rend pas bien compte des emplois les plus fréquents du mot, qui indique bien un mouvement, celui des astres, le cours sinueux d’un fleuve entre autres. Pas d’idée de « cassure », de « brisure » dans anfractus. À la rigueur, un anfractus « brisure arrondie », appliqué à une côte, pourrait s’apparenter un peu aux adjectifs français découpé, déchiré, qui se disent des côtes accidentées. Cependant, même en ce domaine, anfractus désigne des golfes, des anses, des sinuosités plus que des déchirures abruptes. Jamais anfractus ne vise un angle vif. En outre, autant on passe facilement de « mouvement circulaire » à « sinuosité », autant il serait difficile d’aller de « déchirures », même arrondies, au mouvement des astres ou des cours d’eau. D’autre part, les préfixés de frangere sont nombreux, et parfaitement motivés2). Tous ont le sens de « briser, casser, défoncer ». Il n’existe pas de forme nominale de cette famille étymologique qui se serait détachée du verbe de base disparu. Qui plus est, ni frangere ni aucun de ses préfixés n’a servi à dériver un substantif en -tus (il n’y a même qu’un substantif en -tio, infractio). Si un verbe *anfringere a existé, d’une part il est fort ancien, parce que le préfixe amb- est récessif dès avant le latin archaïque, et a été normalement renouvelé par circum- 3), et d’autre part, ce *anfringere aurait disparu en laissant un nom en -tus exceptionnel dans son genre. L’étymologie par frangere paraît alors paradoxalement trop évidente pour être juste. Si rapport il y a entre anfractus et la famille de frangere, c’est une étymologie synchronique, qui s’imposait aux locuteurs, tout simplement pour des raisons d’homonymie, comme nous essaierons de le montrer.

6.2.2. Essai d’analyse de "anfractus" comme un composé

6.2.2.1. Une hypothèse alternative

L’étude des emplois de anfractus pousse à retrouver dans ce mot le préfixe amb- et le nom verbal actus. Ernout 1909 p. 106-107 faisait une analyse comparable à la nôtre : « Le correspondant latin de anfractus serait ambactus qui existe bien, mais avec un tout autre sens, et qui est lui-même un emprunt au gaulois. » Laissons de côté ambactus 4). L’essentiel est qu’Ernout, lui-aussi, isolait dans anfractus le radical ag-. Restera à identifier fr-. Il est exclu de poser un préfixe amfr-, ce que d’aucuns ont essayé de faire jadis, dont Ernout 1909, car un tel préfixe n’existe pas5). On proposera de retrouver dans fr- la racine *bher-, celle de ferō /φέρω, « porter » mais aussi « se déplacer », souvent « se déplacer rapidement ». On verra bien alors dans anfractus un nom verbal dont le verbe de base a disparu, mais qui était sans rapport avec frangere « briser ». Notre analyse soulève des difficultés d’ordre sémantique et morphologique, que nous examinerons successivement. Nous proposons donc de retrouver dans -fractus le nom verbal d’un verbe *fragō , disparu comme verbe simple à une date précoce, mais qui s’était mieux maintenu sous la forme préverbée *amfrigō < *amfragō . Il s’agirait d’un composé tautologique associant les racines *bher- et *ag-, en emploi intransitif : *bhr-ag- > frag-. Le verbe *fragō était fâcheusement menacé de collision homonymique avec certaines formes de frangō/-fringō : parfait homonyme frēgī , participe homonyme fractus. A joué alors l’effet destructeur de l’homonymie sur le lexique, bien mis en évidence au moins depuis les travaux de Gilliéron sur le nom de « l’abeille » en français6). Une telle analyse de anfractus permet de comprendre l’équivalence avec ambages ou circumitio. Pour le sens, anfractus et circumitio sont synonymes mais de formation différente ; entre amb-āg-ēs et an-fr-ac-tus, il y a en commun non seulement le sens, mais aussi une partie de la morphologie, le préfixe amb- et le radical ag-. Si l’on nous suit dans notre analyse de osq. amfret, nous tenons une formation de même structure que anfractus : *am(b)-fr-ey- en regard de *am(b)-fr-ag-. On n’a pas encore identifié en latin de composés tautologiques comme virevolter ou strefedinevw , et paradoxalement, Fraenkel 1913, dans un article pourtant intitulé « Graeca-Latina », ne produit aucun exemple latin pour illustrer les combinaisons de synonymes univerbées. Ses exemples sont germaniques, grecs ou balto-slaves. Le latin, on le sait, pratique peu la composition7), mais il possède, comme nous l’avons dit, des juxtapositions asyndétiques de verbes quasi-synonymes, qui auraient pu être la base de composés tautologiques si le premier terme avait été dépouillé des marques flexionnelles et réduit au thème verbal puis soudé au second. Avec les radicaux fer- et ag-, on est dans les verbes de mouvement, qui sont un domaine privilégié des composés tautologiques, procédé expressif. Rien ne s’oppose à ce qu’existe en latin une combinaison tautologique, de date préhistorique, *bhr-ag- > frag-. Il y en a peut-être, certainement même, d’autres dans cette langue8).

6.2.2.2. Les radicaux "ag-" et "fer-" « se déplacer » en latin

6.2.2.2.1. "ag-"

Anfractus est parfois associé à ambāgēs , par exemple dans l’évocation suivante d’un labyrinthe par le géographe Pomponius Mela :

  • Mel. 1, 56 : Psammetichi opus Labyrinthus, domos mille et regias duodecim perpetuo parietis ambitu amplexus, marmore extructus ac tectus, unum in se descensum habet, intus paene innumerabiles uias, multis ambagibus huc et illuc remeantibus, sed continuo anfractu et saepe reuocatis porticibus ancipites.
    « Un ouvrage de Psammétique, le Labyrinthe, qui contient mille habitations et douze palais dans l’enceinte d’une muraille continue ; édifié et couvert en marbre, on ne peut y descendre que par un seul accès, tandis qu’à l’intérieur il comprend une quantité presque innombrable de voies qui égarent par la multitude de leurs sinuosités qui vont et viennent sur elles-mêmes, avec cependant un mouvement tournant ininterrompu et le retour fréquent de portiques. »

Le même géographe Pomponius Mela utilise ambāgēs comme un quasi-synonyme de anfractus :

  • Mel. 1, 86 : post Basilicum Ionia aliquot se ambagibus sinuat.
    « Après le golfe Basilique vient l’Ionie dont la côte sinueuse forme un certain nombre de baies. »

Ambāgēs , lorsqu’il est employé au propre, ce qui est assez rare, l’emploi figuré étant devenu dominant à partir du latin classique, appartient également au vocabulaire de l’astronomie ; il désigne les mouvements circulaires des astres9). Il est alors synonyme de ambitio, ambitus et circuitio. Or ambāgēs est un mot ancien, formé du radical ag- de agere (le ā fait ici difficulté10)et du préfixe amb-. Dans ambāgēs , le radical ag- est employée de manière intransitive, comme cela arrive encore en latin archaïque au verbe agere, dans des contextes il est vrai très limités, impératifs ou questions :

  • Pl. Bacch. 1106-7 : — unde agis ? — Vnde homo miser atque infortunatus.
  • Pl. Pers. 863 : quo agis ?
  • Acc. trag. 239 : agite modico gradu ! iacite nisus leuis !11)
  • Inc. trag. 218 : rapite agite ruite celeripedes !

L’emploi intransitif, rare mais réel, de ag-, est mieux conservé dans les dérivés nominaux ; on l’a bien sûr dans agmen « troupe en marche, colonne »12). Il y a en sanskrit un mot ájman- « piste de course ; allure, manière d’aller »13), comparable à agmen, dans lequel on retrouve l’emploi intransitif de ag- 14).

Bien que les noms en -men et en -tus n’aient pas la même valeur à l’origine, les emplois se confondent parfois. Agmen désignant le « cours », le « courant » d’un fleuve fonctionne volontiers dans des ablatifs dits « de la circonstance concomitante »15):

  • Enn. Ann. 175 : leni fluit agmine flumen.
  • Lucr. 5, 271: super terras fluit agmine dulci.

Anfractus, s’appliquant au cours sinueux d’un fleuve, connaît le même usage :

  • Val. Flacc. 5, 120 :
    longisque fluens anfractibus Iris.
    « L’Iris qui coule en longs méandres. »

Même si nous finissons par le traduire par « méandre » en français, anfractus vise au départ les mouvements ondulants que fait le fleuve, comparables à ceux des serpents, auxquels s’applique également anfractus.

Autres traces de l’emploi intransitif de ag- en latin : agilis « qui se meut facilement, qui avance vite, rapide », et le nom verbal actus, qui désigne le fait de se mouvoir — car actus correspond à agere « se mouvoir », à la différence de actio, qui répond généralement à agere « mouvoir »16).

6.2.2.3. L’emploi intransitif de la racine %%*%%bher- en grec et en latin

6.2.2.3.1. φέρω « se précipiter, filer » en grec

À l’actif, φέρω traduit parfois l’idée d’un mouvement rapide, précipité, par exemple dans les passages homériques suivants, où l’on trouve le préverbé ἐκφέρω appliqué à la course de chars, notamment dans la fameuse évocation des jeux au chant XXIII de l’Iliade 17):

  • Il. 23, 376 :
    αἳ Φηρητιάδαο ποδώκεες ἔκφερον ἵπποι.
    « Les juments rapides du fils de Phérès filent droit au but. »
  • Il. 23, 758-760 :
    ὦκα δ’ ἔπειτα
    ἔκφερ’ Ὀϊλιάδης· ἐπὶ δ’ ὄρνυτο δῖος Ὀδυσσεὺς.
    « Le fils d’Oïlée rapide file au but. Derrière lui, bondit le divin Ulysse. »
  • Od. 3, 495-496 :
    ἷξον δ’ ἐς πεδίον πυρηφόρον, ἔνθα δ’ ἔπειτα
    ἦνον ὁδόν· τοῖον γὰρ ὑπέκφερον ὠκέες ἵπποι.
    « Ils atteignirent une plaine avec du blé, et peu après arrivèrent au but, tant les chevaux s’étaient hâtés. » (trad. Ph. Jaccottet, La Découverte, 1982).

Peut-être convient-il de mettre cet emploi en relation avec l’usage, en avestique, de la racine bar- au sens de « chevaucher »18). En grec, on connaît également l’usage, au demeurant non attesté dans l’épopée homérique, du participe présent de φέρω , en apposition au sujet du verbe principal, et en emploi intransitif, pour décrire un mouvement brusque, impétueux, voire désordonné :

  • Hdt 8, 87 : διωκομένη γὰρ ὑπὸ τῆς Ἀττικῆς φέρουσα ἐνέβαλε νηὶ φιλίῃ.
    « Poursuivie par le vaisseau athénien, elle (Artémise) fonça sur un vaisseau ami. »
  • Eschn. Ctes. 90 : ὑπέβαλεν ἑαυτὸν φέρων Θηβαίοις.
    « Il va, tout courant, s’offrir aux Thébains. »
  • Pol. 1, 17, 8 : φέροντες δὲ παντὶ τῷ στρατεύματι πρὸς αὐτὸν Ἀκράγαντα προσήρεισαν.
    « Avec toute l’armée, ils se portèrent en toute hâte sur Agrigente. »

L’emploi intransitif du radical φερ - s’est mieux conservé dans les dérivés nominaux, particulièrement dans φορά, qui désigne notoirement le « déplacement », et spécialement le déplacement des corps célestes19). La même idée de déplacement se retrouve dans les substantifs καταφορά « descente, chute » et περιφορά « mouvement circulaire », en particulier des astres. Pour le sens, anfractus répond précisément à periforav . Aux noms en -φορά correspondent des adjectifs composés en φερής, καταφερής « qui descend, qui va vers le bas » et περιφερής « qui se meut en cercle, qui tourne autour »20). Les emplois intransitifs de *bher- pour l’expression du mouvement sont donc anciens et encore bien présents en grec.

6.2.2.2.2. Le médio-passif "ferri" ; son correspondant φέρεσθαι

Le médio-passif à sens réfléchi ferri (auquel s’ajoutent ses préverbés) est tellement connu que nous n’insisterons pas. On le trouve appliqué à toutes sortes de déplacements, entre autres :

• au mouvement des astres :

  • Lucr. 2, 83-85 :
    cuncta necessest
    aut grauitate sua ferri primordia rerum
    aut ictu forte alterius.
  • Cic. Arat. 3 :
    cetera labuntur celeri caelestia motu,
    cum caeloque simul noctesque diesque feruntur
    .
  • Cic. Arat. 34, 237-8 :
    quattuor, aeterno lustrantes lumine mundum,
    orbes stelligeri portantes signa feruntur
    .

Cf. Cic. Arat. 25, 1 ; 34, 204; 34, 291 ; 34, 301 ; 34, 444.

Ferri est « l’un des verbes les plus utilisés pour exprimer le mouvement des astres. Ce verbe avait son correspondant exact en grec avec φέρεσθαι, d’un usage courant, p. ex. chez Aratos. »21)Il n’est pas nécessaire de supposer que Cicéron calque φέρεσθαι en employant ferri; étant donné l’emploi banal de ferri « se mouvoir, se déplacer » en latin, la traduction lui est venue naturellement.

• au cours des fleuves :

  • Lucr. 1, 281-282 :
    et cum mollis aquae fertur natura repente
    flumine abundanti
    .
  • Caes. B.G. 4, 10, 4 : Rhenus autem oritur ex Lepontiis qui Alpes incolunt, et longo spatio per fines Nantuatium, Heluetiorum, Sequanorum, Mediomatricorum, Tribocorum, Treuerorum citatus fertur.
  • Liu. 32, 6, 5 : secutum uallem per quam mediam fertur Aous amnis.

Avec substitution du réfléchi au passif, pour des astres ou des fleuves :

  • Cic. Arat. 34, 207-8 :
    ille autem Centaurus, in alta sede locatus,
    qua sese clare conlucens Scorpios infert
    .
  • Cic. Arat. 34, 376-8 :
    tum contra exoritur clarum caput Hydrae,
    et Lepus et Procyon, qui sese feruidus infert
    ante Canem.
  • Plin. Nat. 3, 146 : a tergo Carnorum et Iapudum, qua se fert magnus Hister, Raetis iunguntur Norici.

ferri et ses préfixés peuvent dénoter n’importe quelle sorte de mouvement, brusque ou non :

  • Lucr. 4, 387 : qua uehimur naui, fertur, cum stare uidetur.
  • Verg. Aen. 11, 906-907 : sic ambo ad muros rapidi totoque feruntur/agmine.
  • Liu. 4, 33,7 : euectus effreno equo in medios ignes infertur.
  • Liu. 4, 33, 11 : alterum agmen fertur per castra in urbem.

En latin, les emplois intransitifs vivants de ferre sont rares, mais ferri « se déplacer » est fréquent et plus usuel que φέρεσθαι. Il serait excessif de ramener systématiquement φέρεσθαι et surtout ferri à un passif de type réflexif, « se (trans)porter », même si c’est ainsi qu’il est ressenti en synchronie. Il est même vraisemblable que l’usage de la voix passive pour les emplois intransitifs est, au moins en partie, une réfection a posteriori (et pratiquée indépendamment dans les langues) par laquelle on s’est efforcé de faire coïncider voix et diathèses, les verbes ambivalents restant rares22). Il y a par ailleurs en latin le groupe difficile de fors, fortuna, qui a perdu, en synchronie, sa relation d’origine avec ferre 23), mais s’explique par un sens intransitif de la racine. La racine *h2eg- a elle aussi été utilisée comme verbe de mouvement, et c’est encore un emploi ancien. La question de savoir lequel, de l’emploi intransitif ou de l’emploi transitif, est premier, dépasse le présent cadre. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées à ce sujet, que nous ne discuterons pas ici. Pour *h2eg-, on peut invoquer un flottement de diathèse « aller » / « faire aller », le sens le plus fréquent, « faire aller », pouvant résulter d’une transitivation qui avait à l’origine une valeur causative. En revanche, on ne peut appliquer le même raisonnement à *bher-, car « porter et « se déplacer » ne sont pas en opposition de diathèses. Si l’on suit J. Haudry, il est possible que le sens de « porter » provienne d’un syntagme plus primitif combinant verbe de déplacement et objet à l’instrumental, car une telle combinaison a pu équivaloir en indo-européen à un verbe « porter »24).

6.2.2.3.2. Complémentarité lexicale entre "ag-" et "fer-" en latin ?

On connaît bien sûr l’association de ag- et fer- dans la célèbre collocation agere et ferre, gr. ἄγειν καὶ φέρειν, mais les verbes y sont en emploi transitif. Plus intéressant pour nous : le latin n’a pas de dérivé nominal correspondant à ferre/ferri « se mouvoir ». Le grec, qui, à la différence du latin, n’a pas renoncé à la dérivation par alternance radicale, a un substantif φορά , porteur des diathèses active ou passive, mais il n’a pas de nom d’action bâti sur ἀγ-. Le latin en revanche a deux dérivés noms de procès reposant sur ag-, actus et actio, sans parler d’agmen, qui a un statut à part, mais il n’a pas de nom de procès tiré de fer-. Une complémentarité s’est mise en place : aux formes verbales en fer- « se mouvoir » répondent parfois les substantifs bâtis sur ag-, et actus peut assumer le rôle du nom verbal en face de fer- « se mouvoir ». On le voit en particulier pour la désignation du mouvement des corps célestes. Actus désigne aussi bien le mouvement, le déplacement que la route suivie, le tracé :

  • Manil. 1, 572-574 :
    metamque uolantis
    solis et extremos designat feruidus actus
    .
    « <le Cancer> fixe la limite du mouvement du soleil et marque l’extrémité de sa course. »
  • Manil. 2, 138-140:
    sed solus, […]
    liber agam currus non occursantibus ullis
    nec per iter socios commune regentibus actus
    .
    « Je vais conduire mon char librement sans que quiconque me barre la route ou parcourre le même chemin que moi suivant une voie commune et déjà connue. »
  • Manil. 3, 595-596 :
    bis quadragenos occasus diues in actus
    solis erat, numero nisi desset olympias una
    .
    « Le couchant aurait été riche de deux fois quarante circuits du soleil, si une olympiade ne manquait pas au nombre. » (traductions personnelles)

Ferri se dit des cours d’eau et des liquides, actus également, comme le montre le joli mellis actus du De rerum natura :

Lucr. 3, 191-192 :
at contra mellis constantior est natura
et pigri latices magis et cunctantior actus.
« Au contraire, la nature du miel est plus épaisse, sa liqueur plus paresseuse, son écoulement plus lent. »

6.2.3. Les « composés tautologiques »

Du point de vue morphologique, comment justifier une éventuelle combinaison des racines *bher- et *ag- 25)? Une telle combinaison paraît peu probable à première vue. Pourtant, il existe un cas bien connu d’association de racines comparable, le verbe germanique *breng-a- « apporter », qui comporte justement la racine *bher- en première position, suivie de la racine *h1nek-/*h1enk- 26). Même combinaison peut-être en celtique également. Que le latin, autre langue indo-européenne occidentale, présente des faits similaires n’aurait a priori rien d’invraisemblable.

6.2.3.1. La notion de « composé tautologique »

Ce type s’apparente à celui du redoublement expressif 27). C’est un redoublement avec variatio du second terme. La catégorie a été reconnue depuis longtemps, notamment dans la langue française, dans les substantifs et dans les verbes28). Pour les substantifs, nous nous contenterons de faire référence à Sainéan 1905, qui étudiait les noms du « chat » en français. Sainéan écrit, à propos de ce qu’il nomme « composés par synonymes » : « La synonymie joue, dans cette catégorie de composés, le même rôle que la réduplication, en sorte que le second terme renforce morphologiquement le premier, et c’est uniquement sous le rapport sémantique que sa sphère s’élargit. »29)Quant aux verbes, les radicaux verbaux susceptibles d’entrer dans des composés tautologiques ne sont pas si nombreux, les champs sémantiques où on les trouve non plus. Les verbes de mouvement figurent en bonne place, particulièrement ceux qui signifient « tourner » : « Die tautologisch verstärkenden zusammensetzungen (mit tornare, volvere, *volvitare usw.) sind bei virer besonders zahlreich. »30)Nous nous arrêterons sur le verbe virer, qui entre dans plusieurs composés : virevolter, tournevirer, volvirer, virevoucher, virevouter, virauder, etc.31)L’origine de ces conglomérats est syntagmatique, non paradigmatique, puisqu’on a les combinaisons analytiques tourner et (re)virer (et le correspondant nominal tournées et virées), virer et tourner, virer et tournoyer. Le point de départ syntagmatique de ces formations est mis en évidence également par Fraenkel 1913, qui rattache à ce type les locutions asyndétiques lat. uelitis iubeatis, reddantur restituantur, iubeto cogito, lit. kálbin sznékin « spricht und redet », tvìska blìzga « es funkelt und blitzt », russ. xoditĭ guljatĭ « spazieren gehen », pivalŭ edalŭ « trank und ass ». Toutes ces locutions n’entrent pas dans le même lot. Certaines sont des juxtapositions redondantes, tautologiques (exemples latins, lit. kálbin sznékin), xoditĭ guljatĭ est plutôt de type sériel (comme spazieren gehen), lit. tvìska blìzga et russ. pivalŭ edalŭ sont simplement asyndétiques. Les composés tautologiques sont une construction de type agglutinant, qui paraît étrangère au type indo-européen. Mais les types linguistiques ne sont pas totalement étanches. On distinguera les plans paradigmatique et syntagmatique. Dans une langue dans laquelle l’agglutination n’est pas un procédé paradigmatique, on peut rencontrer des agglutinations occasionnelles, d’origine syntagmatique, telles que les verbes français virevolter, tournevirer, tournebouler. Si on n’a pas de syntagmes pour *brenga- ni pour frag-, c’est parce que l’univerbation est antérieure à notre documentation.

6.2.3.2. Le verbe germanique "*breng-a-" « porter, apporter »

L’existence de *breng-a- laisse supposer celle d’autres formations du même genre, car il serait étonnant que ce soit un fait complètement isolé, tant en germanique que dans les autres langues indo-européennes. Faire de *breng-a- une « Wurzelkontamination » n’est qu’une constatation. Plutôt d’ailleurs que de « contamination » ou de croisement de racines, mieux vaudrait, dans cette perspective, parler de composé tautologique. Une interprétation nouvelle de *breng-a- a été récemment proposée par Haudry 1997, qui y voit non un composé tautologique, mais une sorte de construction sérielle, *bher- indiquant le déplacement et *h1nek- le fait d’atteindre : « aller-atteindre »32). Si l’on donne à *bher- le sens de « porter », on a un composé tautologique, si on lui donne le sens d’« aller », on a une construction sérielle. Dans les deux cas, il s’agit d’une formation agglutinante. Parvenir à mettre en évidence plusieurs formations comparables à *breng-a- nous mettrait sur la voie d’un type morphologique assez rare en indo-européen, mais pourtant vivant, comme le montrent quelques exemples grecs.

6.2.3.3. Quelques exemples grecs

Méritent d’être cités ici une poignée d’hapax, créations occasionnelles, qui témoignent de l’existence, sinon de la vitalité de la catégorie33):

• στρεφεδινέω :

Il. 16, 791-792 : στῆ δ’ ὄπιθεν, πλῆξεν δὲ μετάφρενον εὐρέε τ’ ὤμω
χειρὶ καταπρηνεῖ, στρεφεδίνηθεν δέ οἱ ὄσσε.
« (Apollon) s’arrête derrière Patrocle ; il lui frappe le dos, les larges épaules, du plat de la main. Les yeux aussitôt lui chavirent. »

C’est un composé tautologique net, transparent, « combinaison créée par le poète de στρέφομαι et δινέομαι »34).

• Variante στροφοδινοῦνται, avec premier terme remodelé d’après στρόφος, à propos de vautours qui tournoient, dans Aesch. Ag. 51.

• Autre variante τροχοδινεῖται :

Aesch. Prom. 882 : τροχοδινεῖται δ’ ὄμμαθ’ ἑλίγδην.
« Mes yeux roulent convulsivement. »

• εἰλυσπἀομαι « glisser en se tortillant comme un ver ou un serpent », « composé copulatif expressif tiré de deux thèmes verbaux εἰλύομαι et σπάομαι »35).

• Nous terminerons cette rapide revue par une formation intéressante pour notre propos, les impératifs lesbiens (Sappho, Alcée) ἄγι ἄγιτε « va ! allez ! ». Si l’emploi intransitif de ἄγω au sens de « se déplacer » est rare en grec, il est incontestable dans les impératifs ἄγε ἄγετε, anciens, ἄγε étant comparable à lat. age(dum). Ce sont de vieux impératifs sortis du paradigme verbal et devenus particules d’exhortation. Selon l’explication habituelle, ἄγιτε provient d’un syntagme univerbé ἄγ᾽ ἴτε, le singulier ἄγι ayant ensuite été fait sur le pluriel36). La combinaison syntagmatique des deux impératifs, le premier étant figé sous une forme élidée qui le fait ressembler à un radical pur, illustre la base syntagmatique sur laquelle se forment les composés tautologiques, les « composés par synonymes » de Sainéan. Ce peut être par la répétition redondante de quasi-synonymes que les composés tautologiques sont nés, par l’intermédiaire d’une grammaticalisation et de la transformation en procédé morphologique d’une simple association syntagmatique.

6.2.3.4. Osq. "amfret": une hypothèse morphologique et étymologique

On trouve en osque une forme verbale d’analyse disputée depuis le 19e s. : amfret. Certains y voient une forme d’un verbe amferom, un verbe semblable étant connu en ombrien et utilisé à propos de la cérémonie de lustration37). C’est, semble-t-il, la position dominante aujourd’hui. Dans ce cas, on supposera une syncope de la voyelle atone du radical fer-, comme l’on a p. ex. en osque kúmbened mais cebnust 38). Dans ombr. anferener, gérondif gén. masc. sg, on aurait un maintien analogique de la voyelle de la deuxième syllabe. C’est la position soutenue par Untermann 2000 p. 278. Mais, à supposer que amfret appartienne bien à un verbe amferom, il reste une divergence sémantique importante entre osque et ombrien : amferom a toujours le sens de « purifier » en ombrien, alors qu’il aurait celui d’« être autour de » en osque. Au 19esiècle, et bien au-delà, d’aucuns ont voulu reconnaître dans -et la 3epl. du verbe « aller », faisant de amfr- le préverbe. Cette thèse se retrouve chez von Planta et Buck, et jusque chez Benediktsson au moins39). C’est ce dernier qui fournit l’analyse la plus précise de amfret « ambiunt »40). Il part de * amfĕr -ent, avec syncope régulière en osque du e du préverbe supposé. Que -ent, normalement réduit à -et par chute de la nasale implosive, provienne de -ent < *-ēnt < *‑eyent(i) n’est pas une difficulté. Mais quel est donc le préverbe amfer-, amfr-après syncope supposée ? Von Planta41)inventait pour l’occasion un préfixe *amfer-, « italische Neubildung » sur le modèle de super, inter, propter, subter, circiter, praeter. Ce préfixe *amfer-, créé ad hoc, était retrouvé par von Planta, Buck et Benediktsson dans anfractus, découpé anfr-actus. Cette analyse, même intenable, avait un mérite : elle préservait l’élément actus, dont l’importance est primordiale pour le sens du mot. C’est probablement pour cette raison sémantique que Ernout-Meillet conserve l’analyse anfr-actus, bien que ce ne soit pas dit explicitement. Revenons à amfret. Ce verbe s’applique à des murs qui entourent un sanctuaire, dans le cippe d’Abella :

Rix Cm 1 p. 114-115 :
5-6 : ehtrad feíhúss pús herekleís fíísnam amfret.
« Hors des murs qui entourent le sanctuaire d’Hercule. »

19-20 : púst feíhúís pús físnam amfret.
« Au-delà des murs qui entourent le sanctuaire. »

C’est pourquoi il nous semble peu probable que amfret appartienne à un verbe « porter autour ». En revanche, il serait plausible que amfret contienne le verbe « aller », ce qui le rendrait comparable à ambire et circumire 42). En somme, le verbe osque signifiant « être autour », bien qu’on ne puisse en suivre l’histoire faute de documents, aurait connu un développement parallèle à ambire et circumire. Quant à l’élément initial de ‑fr-et, ce pourrait bien être le même que dans -fr-actus, c’est-à-dire la racine *bher- réduite à ses consonnes, comme dans anfractus. On sauverait du même coup une partie de la vieille interprétation par le verbe « aller ». Des arguments sémantiques sont susceptibles d’étayer cette thèse. Pour le sens, amfret est un verbe statique, essif : « être autour ». Malgré Untermann 2000 p. 278, amferom et circumdare n’ont pas du tout le même sens ; circumdare signifie « mettre autour », ce n’est pas un essif, c’est un actif transitif. Le latin ne possède pas de verbe « être autour ». Toutefois, en latin, il y a des emplois statiques de ambire etcircu(m)ire, qui sont fondamentalement des verbes de mouvement (à la différence de circumdare). On voit bien comment s’est mis en place l’emploi statique : lorsque c’est un cours d’eau qui entoure une ville, une contrée, même si ce cours d’eau (qui, chez les Anciens, peut être l’Océan) ne quitte pas son lit, il n’en est pas moins en mouvement, ce qui justifie qu’on lui applique le verbe ire 43), en l’occurrence à travers les préverbés ambire et circuire:

Varr. L.L. 5, 28 : amnis id flumen quod circuit aliquod : nam ab ambitu amnis.[…] itaque Tiberis amnis, quod ambit Martium campum et urbem.
« L’amnis (cours d’eau) est un flumen (fleuve) qui décrit un circuit, car amnis vient de ambitus (pourtour). […] Partant le Tibre est qualifié d’amnis, parce qu’il fait le tour du champ de Mars et de Rome.»44)

  • Verg. Aen. 6, 549-550 :
    moenia lata uidet triplici circumdata muro,
    quae rapidus flammis ambit torrentibus amnis,
    Tartareus Phlegethon
    .
    « Il voit un vaste palais gardé d’un triple mur ; à l’entour, le fleuve du Tartare, fleuve dévorant, torrent de flammes, le Phlégéthon. »
  • Lucan. 5, 462-463 :
    tellus, quam uolucer Genusus, quam mollior Apsus
    circumeunt ripis
    .
    « (terre) que le Genusus rapide, que l’Apsus plus indolent entourent de leurs eaux. »
  • Mart. 7, 93, 1-2 : Narnia, sulphureo quam gurgite candidus amnis/circuit.
  • Plin. Nat. 5, 103 : Caria mediae Doridi circumfunditur, ad mare utroque latere ambiens.

La possibilité de passivation, l’existence du participe ambitus, attestent que ambire était un verbe transitif :

  • Ov. Met. 15, 287-290 :
    fluctibus ambitae fuerant Antissa Pharosque
    et Phoenissa Tyros: quarum nunc insula nulla est.
    Leucada continuam ueteres habuere coloni :
    nunc freta circueunt
    .

Dans l’exemple suivant, pris à Ampelius, auteur qui traite de géographie, on a, à quelques lignes de distance, l’emploi de cingi « être entouré par », passif de cingere, puis circuire « être autour » :

  • Ampelius 7, 1-3 :
    mare quo cingimur uniuersum uocatur Oceanum. […] Tuscum, Tyrrhenum, idem inferum, quod dextrum Italiae latus circuit ; Hadriaticum, idem superum, quod sinistrum Italiae latus circuit.

Même usage de ambire pour le mouvement d’un satellite qui se meut autour d’un astre :

  • Cic. Tim. 29 : ut terram lunae cursus proxime ambiret.

Mais c’est probablement la rivière, le fleuve qui sont à l’origine de l’emploi statique de ambire/circuire. Jamais circumdare ni circumferre n’ont fini par vouloir dire « être autour ». Fr. entourer, d’apparition récente (1538), a d’emblée les deux sens de « être autour » et « mettre autour » en raison de son origine dénominative, qui, ne le prédisposant pas à l’un plus qu’à l’autre, lui a permis d’avoir les deux. On voit mal comment on passerait de « porter autour » à « être autour ». En tout cas, il ne saurait y avoir de passage graduel de l’un à l’autre. C’est pourquoi, même si l’on refuse notre analyse de amfret, et que l’on continue à y voir une forme du verbe amferom, il n’en faut pas moins admettre que le radical fer- est là dans un emploi intransitif, et qu’on part de « se mouvoir autour », qui, appliqué p. ex. à un fleuve, connaîtra la même évolution que ambire/circumire. Dans bien des langues, en français, en allemand, p. ex. le verbe « courir » s’applique à des murs ou à des fossés qui entourent un lieu comme le fait précisément un cours d’eau. L’allemand peut dire ein Graben läuft um das Schloss comme le français dit qu’un fossé ou un mur court autour d’un château, d’un lieu. Malheureusement, notre documentation osque ne nous permet pas de mettre en évidence l’évolution.

Retour au § 5 ou Retour au plan ou Aller au § 7

1) Le dictionnaire Ernout-Meillet suppose un emprunt à l’osque. La thèse de l’« emprunt suditalique », affirmée par Ernout 1909 p. 106-107 est reprise dans Bader 1962 p. 268 ; la segmentation retenue est amfr-actus , sur laquelle nous reviendrons.
2) Af-, con-, de-, dif-, ef-, in-, inter-, of-, per-, prae-, pro-, re-, suf-fringere.
3) Les seuls verbes ayant gardé le préverbe amb- sont ambire, ambulare, ambigere, amicire, amplecti, amputare, antestor. Hormis ambire, concurrencé par circuire, et amplecti, sans doute encore compréhensible en synchronie, le sens de amb- « autour, en cercle » s’est oblitéré dans tous ces verbes. Pour le préfixe amb- , son maintien dans quelques verbes et noms, son remplacement normal par circum- , cf. Brachet 2002 p. 209-210.
4) Qui est bel et bien un emprunt au gaulois ; cf. X. Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Paris Errance, 2e éd., 2003, s.v. ambactos
5) Cf. infra la discussion à ce sujet.
6) Jules Gilliéron, Généalogie des mots qui désignent l’abeille, Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes, Sciences historiques et philologiques, 225, 1918, passim . La forme phonétique é < apem a été diversement remplacée selon les dialectes pour éviter la confusion avec le coordonnant et devenu /ε/.
7) Il en va de même en français, ce qui n’empêche pas cette langue de connaître le type virevolter
8) Haudry 1997 évoque également pereō, perīre, qui peut combiner « traverser » et « aller ». Ce serait dans ce cas une construction sérielle, mais il y a une proximité entre les deux types agglutinants, composés sériels et composés tautologiques.
9) Cf. Le Bœuffle 1987 p. 41-42, avec références aux textes.
10) ambāgēs est du même type flexionnel, nom en ēs/-is à longue radicale, que sēdēs, pro/com/im-pāgēs (type surtout connu en préfixation).
11) = 416 p. 191 éd. Dangel, CUF, 1995 : « Allez d’un pas cadencé ! projetez vos élans en souplesse ! ».
12) Perrot 1961 p. 237 : « agmen se relie à agō employé absolument au sens de “avancer, se diriger” (sens ancien attesté chez Plaute, Persa , 216 : quo agis agmen désigne “ce qui avance”, et par suite une “colonne en marche” ; exāmen “essaim” présente le même sens, avec la modification qu’apporte le préfixe. »
13) « Rennbahn, Kampfplatz, Ansturm, das Rennen, Bahn, Zug, Schwärmen » dans Geldner.
14) Cf. Haudry 1971 p. 114 et 118 pour agmen et ájman- . Bien que superposables pour la forme, ces deux mots ne remontent pas nécessairement à un prototype de date indo-européenne. Le sens de « se déplacer » est ancien, on l’a aussi dans v.norr. aka , qui signifie aussi bien « conduire » que « se déplacer en véhicule ».
15) Plus exactement, de la « forme d’apparition », Erscheinungsform , selon le mot, heureux, de Delbrück, Grundriss , III 1, 1893, §105 (Instrumentalis der begleitenden Umstände) et 106 (Instrumentalis der dauernden Eigenschaft), p. 238-242.
16) Cf. Ernout-Meillet s.v. ago actus est défini comme « marche, mouvement, impulsion ». Benveniste a bien opposé actio et actus dans Noms d’agent et noms d’action en indo-européen , 1975, ch. VIII. Les formations latines en -tus et -tio , p. 97 : « actio est l’“action”, la “mise en mouvement objective” ; mais actus , le “fait de se mouvoir” : actus mellis *-ti- et dérivés de sens « subjectif » *-tu- ne soit plus soutenable aujourd’hui, il n’en reste pas moins que le latin a parfois fabriqué des paires qui reposent sur l’opposition transitif/intransitif. C’est globalement le cas pour actio/actus
17) La conservation du sens intransitif de *bher- dans ἐκφέρω peut être imputable à l’« archaïsme des préverbés », fait bien connu des comparatistes. Les emplois vivants de φέρω en grec sont transitifs, et gravitent autour du sens de « porter ». Pour l’« archaïsme des préverbés », cf. Wackernagel, Vorlesungen über Syntax; emere “acheter”, dont le sens primitif de “prendre” est conservé dans quelques préverbés : sumere “prendre”, demere “enlever”, adimere “prendre à soi”, comere “prendre en bloc”, d’où “coiffer”, etc.
18) Cf. Bartholomae 1904 p. 936.
19) Plat. Leg . 897c ἡ σύμπασα οὐρανοῦ ὁδὸς ἅμα καὶ φορά , Gorg . 451c περὶ τὴν τῶν ἄστρων φορὰν καὶ ἡλίου καὶ σελήνης.
20) Dans CGL II 21, 27, amfractum est glosé περιφερ ές .
21) Le Bœuffle 1987 p. 134-135. Jean Martin, Aratos, Phénomènes , II. Commentaire, CUF, 1998 p. 161 à propos du v. 29 : « Les verbes φορε ῖσθαι et φ ἐρεσθαι , comme ἐλίσσεσθαι ou ε ἰλίσσεσθαι reviennent constamment chez Aratos dans la description des constellations, qui sont toutes soumises au mouvement général de la sphère des fixes. » Liste exhaustive des occurrences dans la même note.
22) P. ex. en latin, uertere « tourner tr., faire tourner/se tourner, tourner intr. », uoluere « rouler tr., faire rouler/se rouler, rouler intr. ».
23) Pour le groupe de fors, fortuītus, fortūna , voir en dernier lieu Haudry 1997-98.
24) Cf. Haudry 1971 p. 135 (« on sait que le sens de “porter” s’exprime fréquemment dans les langues i.-e. anciennes par un verbe de mouvement accompagné d’un nom à l’instrumental désignant l’objet porté ») et 1977 p. 291-298.
25) À l’époque de la formation d’un tel composé tautologique, la racine *h 2 eg- était bien sûr déjà figée sous la forme *ag- , produit du degré plein le plus habituel dans une racine indo-européenne.
26) Got. briggan , v.angl., v.h.a., bringan , all. mod. bringen , angl. to bring , etc. Verbe inconnu du nordique. Cf. Seebold 1970 p. 136-137, qui parle de « Wurzelkontamination ». La racine *h 1 nek-/*h 1 enk- est celle de gr. ἐνεγκεῖν (utilisé justement en supplétisme avec φ ἐρω ), v.sl. nes , nesti « porter ».
27) « Les composés tautologiques sont des mots formés de deux verbes synonymes juxtaposés du type : tournevirer, bouleverser , etc. » Guiraud 1967 p. 10. Pour un aperçu sur le redoublement en indo-européen, cf. J. Tischler, Zur Reduplikation im Indogermanischen , Innsbruck, IBS, Vorträge 16, 1976.
28) On a même au moins un cas dans les « mots-outils », selon étant un conglomérat de seon (secundum) et lonc , de même sens (von Wartburg, FEW XI, 1964, s.v. secundum
29) Sainéan 1905 p. 46. Voir également Wood 1911 « Iteratives compounds of synonymous words » p. 164-170, qui commence par *brenga- , avec renvoi à Brugmann, IF 12, 155 sq., et fournit d’abondants exemples empruntés aux langues germaniques.
30) Von Wartburg, FEW XIV, 1961, s.v. vibrare , n. 54 p. 404.
31) FEW XIV p. 396-397.
32) tude sémantique des racines *h 1 nek-/*h 1 enk- et *b h er- dans Haudry 1997 et Haudry 1977 p. 291-298. L’analyse de *breng-a- se complique si l’on suit García Ramón 1999 et, à sa suite, le LIV , qui posent deux racines distinctes *h 1 nek- « erhalten, (weg)nehmen » et *h 2 nek- « erreichen, reichen bis ». Dans ces conditions, il faut choisir entre *h 1 nek- et *h 2 nek- pour *breng-a- . García Ramón 1999 p. 67 choisit *h 2 nek- et part d’une combinaison de *b h er- avec un causatif en *-eyo/e- sur degré o de *h 2 enk- (au thème I), de forme *h 2 onk- eyo/e- (causatif du type moneō ). Ce n’est pas ici le lieu de discuter cette reconstruction hardie, qui, au demeurant, ne remet pas en cause l’idée que *breng-a- repose sur une combinaison de racines.
33) Exemples repris de Fraenkel 1913.
34) Chantraine, DELG, s.v. στρἐφω p. 1063.
35) Chantraine, DELG , s.v. ε ἰλυσπάομαι . Cf. aussi Schwyzer, Griechische Grammatik I, 1939, p. 645 pour ces composés.
36) Chantraine, DELG , s.v. ἄγω ; A. Thumb et A. Scherer, Handbuch der griechischen Dialekte , II, 2 e éd., Heidelberg, 1959, p. 101 ; E.-M. Hamm, Grammatik zu Sappho und Alkaios , Berlin, 1957, p. 115 et 170. ἄγιτε n’apparaît que sous la forme élidée ἄγιt᾽ . L’analyse remonte à Kretschmer, Glotta , 8, 1917 p. 256. On pourrait aussi penser, en grec, à βάσκ ᾽ ἴθι , mais selon F. Létoublon, « Il allait pareil à la nuit ». Les verbes de mouvement en grec : supplétisme et aspect verbal , Paris, 1985, p. 135, dans βάσκ ᾽ ἴθι , les deux impératifs ne sont pas forcément redondants (locution à mettre en rapport avec β ῆ δ᾽ ἰέναι ).
37) Ce verbe amferom signifie « purifier », mais son sens premier est bien sûr « porter autour ». Pour l’évolution sémantique de « porter autour » à « purifier », cf. Brachet 2002 p. 207-209.
38) kúmbened et cebnust , formes verbales préverbées sur radical ben- , correspondant sabellique de lat. uen- , de uenio . Cependant, on remarquera que, parmi les formes de ferom connues en sabellique, seul amfret présenterait une syncope de la voyelle du radical verbal.
39) C’est encore la thèse présentée, avec un point d’interrogation il est vrai, dans Ernout-Meillet, qui évoque en outre la possibilité d’un emprunt à l’osque. En revanche, Brugmann, Grundriss , I 2/2, 1911, p. 796 émettait déjà des doutes sur cette interprétation (« zweifelhaft »). Dans Meiser 1986 p. 75, nous ne voyons pas bien comment l’auteur analyse amfret
40) Benediktsson 1960 §49 p. 189, et déjà von Planta I §108 p. 210 et II p. 455.
41) I p. 178 et 476.
42) On distinguera amfret de la série amprehtu, aprehtu (imp.), amprefuus « ambieris » (2e sg fut. perf.), ambrefurent « ambierint » (3e pl. fut. perf.). Ce sont des formes verbales doublement préverbées, comme le montre Untermann 2000 p. 210 : ampretu < *am-prai-ei-tod « um etwas herum vorangehen ». Admettre que, entre m et et r b issu de *b h serait repassé à l’occlusion, comme le fait encore Meiser 1986, est difficile, car on ne sait plus que faire de amfret , sauf à poser arbitrairement un écart chronologique peu vraisemblable entrre les différentes formes d’un même paradigme.
43) Cf. ce que nous avons dit plus haut à propos du cours d’un fleuve en français.
44) Trad. J. Collart, Varron. De lingua latina V, Belles Lettres, 1954.