allēgŏrĭa, -ae f

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

L’emprunt de signifiant ἀλληγορία conserve sa forme grecque chez Cicéron, mais est latinisé chez Quintilien. Le lexème allēgoria, -ae, dont la séquence phonématique latine transpose la séquence phonématique grecque, a pu être ré-interprété en latin comme allegor-ia avec un suffixe latin -ia et le terme entrait ainsi dans le groupement des noms d’abstrait féminins de la première déclinaison formés à l’aide du suffixe substantival dé-adjectival -ia, qui provient d’un suffixe alternant *-yă / *-yā (de i.-e. *-yh2 / *-yeh2), très productif en latin pour former des noms abstraits de qualité à partir d’adjectifs.

Le lexème grec, quant à lui, est un suffixé de composé, formé de ἄλλ- (radical et thème de l’adjectif ἄλλος « différent, autre ») en 1er terme et du radical ἀγορ- du verbe de ἀγορ-εύω « parler » en 2ème terme, suivi du suffixe grec –ια, correspondant du latin –ia.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Lorsqu’Isidore de Séville définit l’allégorie, il commence par en proposer un calque morphologique, en traduisant chacun des deux éléments du composé grec ἀλλ-ηγορ-ία par un élément latin : ἄλλ- par alieni- « autre », le radical synchronique ηγορ- « parler » (rattaché à ἀγορ-εύω « parler ») par -loqu- « parler » (radical synchronique de loqu-or « parler, dire »), et le suffixe grec –ια par le suffixe latin –ium de substantif neutre : alieni-loqu-ium

  • Isid. Orig. 1, 37, 22 :
    Allegoria est alieniloquium. Aliud enim sonat et aliud intellegitur.
    « L’allégorie est le fait de dire autrement. En effet, on entend une chose et on en comprend une autre. »

5.3. « Famille » synchronique du terme

Parallèlement à allegoria, le latin emprunte d’autres termes grecs de la même famille ; on rencontre notamment chez les auteurs chrétiens :

- allēgoricus, -a, -um (depuis Tertullien), emprunt d’ἀλληγορικός « allégorique, symbolique » ;

- allēgorizō, -āre, -āuī, -ātum (depuis Tertullien) « employer l’allégorie » ; la forme grecque correspondante n’est pas attestée, mais la présence du graphème <z> pour transcrire le zêta <ζ> du grec (cf. les verbes grecs en -ιζειν) montre qu’il s’agit bien là soit d’un emprunt au grec, soit d’un dérivé de date latine formé à partir d’une base et d’un suffixe grecs ;

- allēgorūmenus, -a, -um (Hil.), emprunté à ἀλληγορούμενος « allégorique » ;

- allēgorista, -ae, m. (hapax, Théodore de Mopsueste), emprunt à ἀλληγοριστής « interprète des allégories ».

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

La question des ressemblances et des différences avec des termes proches est posée par des énoncés comme le passage suivant de Tertullien, où plusieurs vocables se trouvent juxtaposés :

  • Tert. Scorp. 11, 4 :
    […] et aliud in uocibus, aliud in sensibus, ut allegoriae, ut parabolae, ut aenigmata.

5.4.1. Allegoria et aenigma

Dans la rhétorique classique, aenigma se dit d’une allégorie qui n’est pas claire :

  • Quint. 8, 6, 52 :
    Sed allegoria quae est obscurior ‘aenigma’ dicitur.
    « Mais l’allégorie, quand elle est un peu obscure, s’appelle ‘énigme’. » (Traduction J. Cousin, 1978, CUF)

L’idée se retrouve ultérieurement quand aenigma s’applique à une allegoria confuse et incertaine, en l’occurrence des prédictions :

  • Aug. Gen. litt. 1, 17, 34 :
    Sed haec allegoriae propheticae disputatio est, quam non isto sermone suscepimus. Instituimus enim de scripturis nunc loqui secundum proprietatem rerum gestarum, non secundum aenigmata futurarum.
    « Mais cette analyse relève de l’allégorie prophétique que nous avons écartée de ce commentaire. Nous avons en effet entrepris d’expliquer dans ce livre l’Écriture selon la réalité des faits, et non en énigme annonciatrice de l’avenir. »

5.4.2. Allegoria et parabola

La forme latine parabola ne se trouve ni chez Cicéron, ni chez Quintilien. Le premier parle de collatio et le second utilise la forme grecque transcrite, comme le montre le passage suivant :

  • Quint. 5, 11 , 23 :
    Nam parabole, quam Cicero conlationem uocat, longius res quae comparentur repetere solet.
    « En effet, la parabolê, que Cicéron appelle collatio, reprend ordinairement de plus loin les choses à comparer. » (traduction J. Cousin, 1978, CUF)

La parabola « parabole » est alors une comparaison longuement développée.

Chez les auteurs chrétiens, où apparaît la forme latinisée parabola, le terme semble très voisin d’allegoria à propos de l’interprétation des Écritures :

  • Aug. Fund. 23, 189 :
    […] incipiunt spiritualiter allegorias parabolasque Scripturarum intelligere.
    « On commence à comprendre spirituellement les allégories et les paraboles des Écritures. »

Mais les deux termes ne se confondent pas. Augustin précise en effet ailleurs :

  • Aug. Gen. litt. 8, 4, 8 :
    […] narratio parabola fuit, de qua numquam exigitur, ut etiam ad litteram facta monstrentur, quae sermone proferuntur.
    « […] le récit est une parabole, genre littéraire qui n’a jamais exigé qu’on prenne au pied de la lettre les faits auxquels le récit fait allusion. »

Alors que l’allegoria suppose, elle, l’historicité de la narration qui est à sa source, la parabola ne doit pas être prise comme historique, mais fonctionne comme une figure de comparaison. Du fait de son étendue, elle prend les choses avec plus d’ampleur, ce qui est déjà dans la définition de Quintilien, et elle permet une mise en scène narrative qui ouvre sur la connaissance d’un état spirituel : « Elle est donc un acte verbal constitutif, en soi, de valeurs ; elle est énergie pure ». L’importance des paraboles évangéliques explique que le mot, dans presque toutes les langues romanes, ait donné des termes désignant la parole : outre le français parole, on a it. parola, esp. palabra, port.palavra (cf. §7.1).

5.4.3. Allegoria et analogia

Allegoria doit également être rapproché d’analogia, comme le montre le passage suivant d’Augustin, où les deux termes sont mis en parallèle ; ce fait même montre que, même s’ils sont proches sémantiquement, ils ne peuvent se confondre, se voyant assigner ici des définitions propres à chacun d’entre eux :

  • Aug. Vtil. cred. 3, 5 :
    Secundum analogiam, cum demonstratur non sibi aduersari duo Testamenta, Vetus et Nouum. Secundum allegoriam, cum docetur non ad litteram esse accipienda quaedam quae scripta sunt, sed figurate intelligenda.
    « Exégèse analogique lorsqu’on établit qu’il n’y a pas contradiction entre les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau ; exégèse allégorique lorsqu’on enseigne que certains passages sont à prendre non à la lettre, mais de façon figurée. »

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