allēgŏrĭa, -ae f

(substantif)



4.2. Développement

Des auteurs classiques de rhétorique aux auteurs chrétiens, le terme montre à la fois une continuité et un changement dans ses emplois.

A. Allegoria chez Cicéron et Quintilien

A.1. La définition cicéronienne

Cicéron définit l’allegoria comme un cas particulier de la tralatio (ou translatio, calque morphologique possible, qui fut peut-être forgé par Cicéron pour traduire le grec μεταφορά), une succession de métaphores où l’on dit une chose pour en faire comprendre une autre :

  • Cic. Or. 94 :
    Iam cum fluxerunt continuae plures tralationes, alia plane fit oratio ; itaque genus hoc Graeci appellant ἀλληγορίαν : nomine recte, genere melius ille qui ista tralationes uocat.
    « Quand plusieurs métaphores se déroulent à la suite, cela donne une manière de parler tout autre ; c’est pourquoi les Grecs appellent ce genre ‘allégorie’. Le nom est correct, mais quant au genre, il vaut mieux suivre Aristote qui appelle toutes ces figures des métaphores. » (Traduction A. Yon, 1964, CUF)

A.2. Les usages de Quintilien

Chez Quintilien l’allégorie repose sur un transfert :

  • Quint. 9, 2, 92 :
    Totum autem allegoriae simile est aliud dicere, aliud intellegi uelle.
    « D’ailleurs, ces figures, qui consistent à dire une chose et à vouloir en faire entendre une autre, sont tout à fait semblables à l’allégorie. » (traduction J. Cousin, 1978, CUF)

Mais l’auteur distingue ailleurs l’allégorie et la métaphore (tralatio) :

  • Quint. 8, 6, 49 :
    Illud uero longe speciosissimum genus orationis in quo trium permixta est gratia, similitudinis, allegoriae, tralationis.
    « Mais, surtout, la grande beauté se trouve particulièrement dans un style qui unit le charme de trois figures : similitude, allégorie, métaphore. » (Traduction J. Cousin, 1978, CUF)

Il spécialise allegoria par rapport à Cicéron en l’employant pour des figures que le mot ne dénote pas chez ce dernier :

A.2.1. L’allégorie mixte :

  • Quint. 8, 6, 48 :
    Illud commixtum frequentissimum : ‘Equidem ceteras tempestates et procellas in illis dumtaxat fluctibus contionum semper Miloni putaui esse subeundas.’ Nisi adiecisset ‘dumtaxat fluctibus contionum’, esset allegoria : nunc eam miscuit.
    « Très fréquent est le type mixte : ‘Pour ma part, j’ai toujours pensé que Milon devait affronter toutes les autres tempêtes et les bourrasques, je veux dire celles qui se déchaînent sur ces flots des assemblées du peuple’. S’il n’avait pas ajouté : ‘Je veux dire des assemblées du peuple’, c’était une allégorie pure, mais en réalité il en a fait une allégorie mixte. » (Traduction J. Cousin, 1978, CUF)

A.2.2. L’ironie :

  • Quint. 8, 6, 54 :
    In eo uero genere quo contraria ostenduntur ironia est (inlusionem uocant) : quae aut pronuntiatione intellegitur aut persona aut rei natura ; nam si qua earum uerbis dissentit, apparet diuersam esse orationis uoluntatem.
    « Dans ce genre de l’allégorie, celle où on laisse entendre le contraire s’appelle ironia (en latin illusio) : ce qui permet de la comprendre, c’est soit le ton de l’énonciation, soit la personne qui y a recours, soit la nature du sujet ; car, si un des éléments est en désaccord avec les mots, il est clair que l’orateur veut faire entendre autre chose que ce qu’il dit. » (Traduction J. Cousin, modifiée)

A.2.3. L’atténuation :

  • Quint. 8, 6, 57 :
    Praeter haec usus est allegoriae ut tristia dicamus melioribus uerbis urbanitatis gratia aut quaedam contrariis significemus.
    « En outre, l’allégorie sert à exprimer grâce à un tour de bon ton des choses fâcheuses en termes atténués, ou à laisser entendre le contraire. » (Traduction J. Cousin, 1978, CUF)

L’allégorie mixte, où la série de métaphores est interrompue par une expression qui donne le référent, l’ironie, portant sur un énoncé, et l’atténuation, qui se mesure elle aussi à l’énoncé, ont pour point commun d’établir, entre ce qui est dit et ce qui doit être compris, un décalage ; mais, surtout, ce décalage s’inscrit dans la continuité discursive, ce qui n’est pas tellement loin du développement de métaphores qui se trouve chez Cicéron.

L’on mettra en parallèle l’emploi exclusif du terme grec et son application limitée à la métaphore continue chez Cicéron d’une part, et d’autre part chez Quintilien la forme latinisée du mot et ses applications étendues par rapport à tralatio. Tout se passe comme si l’auteur du De oratore évitait un mot s’appliquant à une réalité non directement distinguée de la métaphore tandis que Quintilien emploie le mot latin pour des entités bien spécifiques.

B. Allegoria en latin tardif et les deux formes d’allégorie

Le mot connaît un enrichissement sémantique important en latin tardif.

Les formules de Marius Victorinus et d’Isidore s’inscrivent nettement dans la continuité de celle de Quintilien déjà citée :

  • Mar. Vict. Gal. 4, 24 :
    Cum aliud dicitur, aliud significatur, haec allegoria est.


« Lorsque l’on dit une chose mais que l’on veut en dire une autre, il s’agit d’une allégorie. »

  • Isid. Orig. 1, 37, 22 :
    Allegoria est alieniloquium. Aliud enim sonat et aliud intellegitur.
    « L’allégorie est le fait de dire autrement. En effet, on entend une chose et on en comprend une autre. »

L’on en rapprochera la définition suivante, d’Ambroise :

  • Ambr. Abr. 1, 4, 28 :
    Allegoria est, cum aliud geritur et aliud figuratur.
    « Il y a allégorie quand une chose est faite, une autre représentée ».

Les différences sont réelles. S’il existe bien un second niveau proprement interprétatif (aliud intellegi, aliud figuratur), le premier n’a pas la même nature : il concerne les mots (aliud dicere) pour Quintilien, les actions effectives pour Ambroise (cum geritur). Ce fait doit être le révélateur d’une différence d’autant plus importante qu’il est apparu à travers des formules définitoires. C’est le mérite de J. Pépin d’avoir mis en lumière l’originalité de l’allégorie chrétienne. Il montre en effet que l’allégorie classique a une nature rhétorique (allegoria in uerbis), c’est-à-dire que le sens propre de l’énoncé s’efface derrière ce qu’il veut dire et la transposition se situe exclusivement dans le domaine linguistique de la signification. En revanche, la base de l’allégorie chrétienne réside dans les faits eux-mêmes (allegoria in rebus), qui sont porteurs d’un message en ouvrant sur une autre réalité, ce que dit bien Jean Chrysostome : « C’est l’histoire elle-même qui ne se contente pas de produire son sens apparent, mais transmet encore d’autres messages ». Le point de départ est la réalité donnée par les récits bibliques, ouvrant sur la représentation d’une réalité transcendante.

Tel est le mécanisme mis en œuvre par Augustin à propos des deux fils d’Abraham :

  • Aug. Trin. 2, 15, 9, 15 :
    Sed ubi allegoriam nominauit Apostolus, non in uerbis eam reperit, sed in facto, cum e duobus filiis Abrahae, uno de ancilla, altero de libera, quod non dictum, sed etiam factum fuit, duo Testamenta intelligenda monstrauit : quod antequam exponeret, obscurum fuit.
    « Toutefois, lorsque l’Apôtre parle d’allégorie, il ne la trouve pas dans les mots, mais à propos d’un fait, quand il montre que les deux fils d’Abraham, celui de la servante et celui de la femme libre (ce ne sont pas là des paroles, mais des faits), signifient les deux testaments. Jusqu’à cette explication, le fait demeurait obscur ».

L’allégorie invite à voir derrière la réalité des deux fils d’Abraham, Ismaël et Isaac, les deux Testaments, le sacrifice d’Isaac préfigurant celui de Jésus-Christ.

Pour expliciter les deux emplois d’allegoria, on peut donc proposer de définir l’allegoria in uerbis comme un « énoncé à base métaphorique sémantiquement signifiant » et l’allegoria in rebus comme un « énoncé à double valeur référentiellement signifiant ». Entre les deux, il n’y a d’ailleurs pas d’opposition complète ; Augustin montre ainsi que le mécanisme de la seconde est une réadaptation de la première lorsqu’il écrit, avant de définir l’allégorie des commentateurs, dans le passage ci-dessus :

  • Aug. Trin. 2, 15, 9, 15 :
    huius autem tropi, id est allegoriae, plures sunt species.
    « Ce trope, à savoir l’allégorie, compte plusieurs espèces. »

C. Autres emplois d’//allegoria// chez les auteurs chrétiens

Le caractère polysémique du mot se trouve accru par l’existence d’autres valeurs. L’importance de l’allégorie en tant qu’enseignement dégagé du récit biblique éclaire sans doute deux faits de vocabulaire peu mis en évidence par les ouvrages lexicographiques.

C. 1. « Sens figuré de nature spirituelle »

La relation entre l’historia, c’est-à-dire l’exposé des faits, et l’allegoria, l’interprétation, explique que le mot ait pu parfois être utilisé dans la dénotation du sens figuré en face du sens littéral, comme dans ce passage de Jérôme :

  • Hier. Am. 4, 4 :
    Debemus enim Scripturam sanctam primum secundum litteram intellegere, facientes in ethica quaecumque praecepta sunt. Secundo iuxta allegoriam, id est intellegentiam spiritualem.
    « Nous devons entendre l’Écriture sainte d’abord selon la lettre et en traduire tous les préceptes dans notre conduite ; ensuite, d’après l’allégorie, c’est-à-dire selon le sens spirituel. » (traduction J.-F. Thomas)

C. 2. « Travail d’interprétation »

Le mot en vient à désigner le travail d’interprétation lui-même, en particulier quand il se trouve en parallèle avec un terme exprimant l’effort d’analyse, tel qu’explanatio chez Jérôme :

  • Hier. Is. 8, 1 :
    Sextus et septimus superiores libri allegoriam quinti uoluminis continent, quod olim historica explanatione dictaui.
    « Les livres six et sept contiennent l’interprétation du cinquième volume qui est le commentaire historique que j’ai autrefois composé. »


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